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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/543

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d’émotion sa poitrine; elle lui venait inégale, le poussant souvent en dehors des règles de l’art, l’élevant parfois au-dessus d’elles. Il lui arrivait, lorsque son violon ne rendait pas bien la pensée qui le maîtrisait, d’imposer silence à l’interprète infidèle et de se mettre à déclamer, car ce ménétrier était poète comme l’étaient ses pareils aux temps primitifs; musique et poésie s’entremêlaient inséparables sous ses doigts, sur ses lèvres, l’une provoquant l’autre, la mélodie tenant lieu de rime parfois, mais sans qu’il y eût jamais désaccord entre le rhythme et l’expression, les vers et le chant. Ses zones, on les nommait ainsi, avaient une allure sauvage comme la lande même d’où elles avaient jailli. Si par hasard quelque réminiscence s’y glissait, on y trouvait la preuve d’une connaissance étonnante de l’antique poésie bretonne avec ses chants guerriers qui jadis excitaient les héros au combat, ses chants amoureux où l’Orient semble avoir répandu ses rêveries et sa flamme. J’aurais voulu noter quelques strophes pleines de la simplicité, de la grandeur épiques des Barza-Breiz. Quand Job en avait trouvé une, il la répétait avec une évidente allégresse et le plus complet oubli de son auditoire, comme s’il eût chanté pour lui seul. On l’écoutait pourtant avec ferveur. Il n’était pas jusqu’à l’innocent Fanchik qui ne roulât ses gros yeux vagues dans un transport de béatitude. Une vieille femme auprès de moi se signait comme à l’église; le guetteur avait pris une attitude belliqueuse, tous ces visages battus par la tempête et qui portent l’empreinte d’un travail surhumain se détendaient, perdant quelque chose de la dureté que semble leur prêter le roc natal. J’entendis un géant en suroit de toile cirée pour lequel, à en juger par sa physionomie, les influences énervantes tant redoutées du recteur eussent été un bienfait plutôt qu’un danger, dire à son voisin : — Quand cette musique-là sonne, on ne pense plus à boire, à rire, à se quereller,... les bras vous tombent.

— C’est comme si mon Yma [1] me parlait de là-haut, — disait à son tour la mère en deuil d’un mousse disparu. Plus loin, un jeune couple se tenait debout, muet, les mains enlacées; ce violon leur avait fait comprendre, à eux, qu’ils s’aimaient.

Ainsi chacun était ému selon son âge et sa nature, car c’est le don du génie de parler en même temps à chacun le langage qui lui convient. J’étais curieux, quant à moi, de savoir ce qui se passait dans l’âme d’une grande fille assise seule à l’écart sur la pente du gazon, dans une attitude grave et recueillie. Bien que les Bréhataises, malgré la grossièreté de leurs travaux, soient généralement remarquables par une rare délicatesse de traits et de carnation, il n’y en

  1. Diminutif d’Yves-Marie.