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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/540

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achevé. En réalité, le sujet de ses craintes était l’invasion des étrangers curieux, mais son autorité avait des bases trop solides pour qu’aucune influence du dehors pût l’amoindrir : elle était fondée sur la reconnaissance et l’attachement. Les femmes, les enfans, l’aimaient, celles-là parce qu’il disait chaque samedi une messe à l’intention de leurs maris, de leurs fils en péril, ceux-ci parce qu’ils sentaient en lui un allié contre le maître d’école. Quant aux hommes, s’il leur arrivait de s’apercevoir entre deux voyages que la domination du recteur sur leur famille dépassât les bornes raisonnables, ce dernier leur fermait la bouche en comparant sa paroisse à un navire dont il commandait et sauvait au besoin l’équipage. — Ne faut-il pas à bord, disait-il, une volonté unique? — D’ailleurs les moins dévots admiraient la force de son caractère et de son poignet, le volume formidable de sa voix timbrée pour le commandement, et surtout cet oubli de soi-même, ce désintéressement connu qui lui eût fait refuser de quitter Bréhat, fût-ce en échange d’un évêché. Il s’était juré de. se consacrer à la sanctification de ce rocher, d’en faire la barque privilégiée qui toucherait au port tandis que sombrerait le monde, et pour cela tonnait sans relâche contre le progrès en pur breton. Cette langue antique aux sons gutturaux, dont il ne se servait que pour maudire, avait dans sa bouche un accent farouche impossible à rendre. Ses sermons se divisaient en trois anathèmes : anathème relativement modéré contre le cabaret, — anathème contre les livres et contre les colporteurs de ce poison, qu’il savait à l’occasion chasser de son île, — anathèmes plus véhémens, car il s’y mêlait à son insu un sentiment de haine personnelle, cris et vociférations contre les danses ou seulement la musique, qui, tentatrice abominable, ne manque jamais d’y conduire ! Ce troisième point était dédié à un homme qui, perdu dans la foule, se contenta longtemps de hausser les épaules; l’impatience l’ayant pris un dimanche cependant, il sortit de l’église et n’y rentra plus, ce qui lui valut la réputation d’un excommunié.

La vie de Job n’avait ressemblé en rien à celle des autres Bréhatais. Tout petit, il fréquentait l’école assidûment, et s’était montré, — M. Clech le constatait avec un soupir et une allusion à la chute des anges, — le modèle de& enfans de chœur. Sa mère, qui était du doux pays de Tréguier, où les belles voix sont communes et dont le dialecte est le plus harmonieux de toute la Bretagne, l’avait bercé jour et nuit de chansons, étant veuve et n’ayant que lui à aimer. Il préférait aux jeux de son âge ces naïves mélodies qui, en s’imprimant dans sa mémoire, façonnaient à son insu ses goûts, ses habitudes et son cœur. La musique, à laquelle ne l’avaient initié jusque-là que la voix de sa mère, les cloches mélancoliques, les