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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/530

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IV.

Jusqu’ici, nous avons parlé du défenseur de Sébastopol en général; il est bon de présenter au lecteur certains types militaires ou civils parmi lesquels la place d’honneur semble devoir appartenir aux « marins de la Mer-Noire. » Ils se considéraient comme une élite et prétendaient ne craindre aucune comparaison avec la flotte anglaise. La guerre de Crimée était pour eux comme une affaire personnelle : le but unique de l’expédition anglo-française n’était-il pas de ruiner leur forteresse, de détruire leurs vaisseaux? Bientôt les loups de mer durent se transformer en soldats. La première fois qu’ils parurent sur un champ de bataille, ce fut à l’Alma. Les troupes de ligne s’amusaient bien un peu de voir chaque matelot armé jusqu’aux dents, surchargé de fusils, sabres, haches, pistolets, comme s’il s’agissait d’un abordage. Malgré ce luxe d’équipement, on devinait à leur allure et à leur mine de rudes combattans. Leur manière d’être avec leurs officiers étonnait aussi les hommes de l’armée. Ils n’ôtaient pas toujours leurs casquettes en parlant à leurs supérieurs et ne disaient pas : « Votre noblesse. » On vit bientôt que cette familiarité ne nuisait pas à la discipline. Un geste de ces mêmes officiers les faisait se précipiter au plus fort du danger. Sur les bastions de Sébastopol, on pouvait dire qu’ils combattaient pour leurs foyers, beaucoup ayant leur femme et leur ménage dans la ville. Aussi les fantassins et les artilleurs de la ligne leur firent d’abord l’effet d’intrus quand ils vinrent s’installer auprès d’eux; mais la mort qui éclaircissait chaque jour leurs rangs les força bientôt d’accepter les nouveaux auxiliaires qui montraient tant de dévoûment à la cause commune. Toutefois le marin ne se résigna jamais de bonne grâce à être commandé par des chefs de l’armée : des capitaines de vaisseau ou des amiraux, à la bonne heure ! Il prétendait que les autres « ne savaient pas le prendre. » Ces soldats exemplaires, sous les ordres d’un colonel, étaient capables de tout, même de murmurer.

Les historiens français de la guerre de Crimée ont souvent parlé des « francs-tireurs » russes, qui se donnaient à eux-mêmes le nom de plastouns, d’un mot qui signifie se coucher. En effet, on les voyait toujours se blottir ou ramper, épiant l’ennemi de derrière une touffe d’herbe. Ils disaient eux-mêmes : « Où la terre est sèche, sur le ventre, — où elle est mouillée, sur les genoux. » La plupart étaient des Cosaques du Don et s’étaient formés à cette tactique de Mohicans contre les montagnards du Caucase : sévère école où il n’y avait point de prisonniers, point de blessés. Qui se laissait surprendre