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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/526

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je tournai par derrière les batteries. Ce mur extérieur ne venait pas jusqu’à hauteur d’homme; je trouvais peu sage d’amener l’amiral et sa suite sous le feu des tirailleurs français. Tout à coup il m’appela d’une voix éclatante : — Ah çà! me dit-il, où me conduisez-vous? — Je lui exposai mes raisons. — Jeune homme, répondit-il, vous êtes excusable parce que vous ne savez pas encore qui vous conduisez. Je m’appelle Nakhimof, et je n’entends pas qu’on me cache dans des trous... Veuillez passer par le mur extérieur. — Nous y passâmes en effet; un des marins de la suite de l’amiral fut tué raide d’une balle de carabine. Une fusillade bien nourrie nous fit ainsi la conduite jusqu’à la redoute. L’amiral alors m’emprunta ma lunette, examina longuement les approches ennemies en me demandant souvent mon avis, après quoi, se tournant vers moi, il me tendit gracieusement la main, me fit décliner mon nom et me dit : — Maintenant nous voilà des connaissances; nous ne nous querellerons plus. »

Chaque jour, on voyait un vieux en uniforme d’officier de marine, avec de grosses épaulettes, une cravache à la main, monté sur un cheval cosaque et accompagné d’un cosaque pour toute escorte. Il allait ainsi, son pantalon sans sous-pieds remontant jusqu’aux genoux et laissant voir son caleçon et ses tiges de bottes, sa casquette enfoncée sur la nuque, ses cheveux gris fouettés en avant des tempes. Au pied d’un bastion, il mettait pied à terre et commençait sa tournée. A son apparition, les hommes se sentaient plus braves; on chargeait, on refoulait avec plus d’entrain, et un nom courait de bouche en bouche le long des banquettes : Paul Stépanovitch. On ne l’appelait en effet ni amiral, ni excellence, ni Nakhimof; on lui donnait son prénom et celui de son père : Paul, fils de Stéphane. Les visages des vieux marins s’illuminaient, et le plus hardi d’entre eux, son écouvillon à la main, s’écriait : « Bonjour, Paul Stépanovitch, cela va-t-il bien aujourd’hui? — Très bien, Gradka, comme tu le vois ! répondait de bonne humeur l’amiral en poursuivant sa route. — Est-ce qu’on oublierait Sinope? disait-il à un autre. — Oublier! Faites excuse, Paul Stépanovitch; pas de danger! Le Turc en est encore à se frotter les reins. » Et ainsi la tournée continuait. Elle continua jusqu’au moment où, le 10 juin, une balle traversa la tête de l’amiral, laissant deux trous sanglans à sa casquette. Ces exemples n’étaient pas perdus pour les soldats. D’eux aussi, l’archevêque de Moscou, Innocent, pouvait dire qu’il « était venu visiter les défenseurs de Sébastopol, non pour les instruire, mais pour apprendre d’eux le courage, l’intrépidité, la patience au milieu des épreuves. » Souvent, dans les attaques de nuit, on ne pouvait les rappeler à temps de la tranchée ennemie ; ils restaient sourds aux signaux, à la voix des chefs, au clairon qui sonnait