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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/521

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sauvé ma jambe ! » Un autre officier, Korjénevski, s’arrête sous la porte de l’hôpital, attendant des ordres, et contemple le défilé des civières. Ce jour-là, l’artillerie alliée tirait à pleines salves sur les bastions. Après une civière., une autre civière, et partout d’horribles blessures; souvent on retrouvait sur un brancard l’ami qu’on avait laissé une demi-heure auparavant plein de santé sur le rempart. Les chirurgiens rentraient et sortaient d’un air affairé. L’un d’eux avise Korjénevski : — Venez, lui dit-il brusquement; empoignez-moi ce brave homme, — et avec l’aide de Korjénevski, sans préparatifs, sans chloroforme, il pratique sur un patient l’amputation d’un doigt. Le blessé criait. — Tais-toi, interrompt l’homme de l’art, ou je vais te couper le bras. — Mais déjà l’opération est finie, et le pansage commencé. Korjénevski demande à un aide quel est ce praticien si habile et si original. — C’est Pirogof, répand son interlocuteur avec un air de fierté. — Dieu me garde de faire plus ample connaissance avec lui ! — reprend en a parte l’officier. Quelquefois, à la simple inspection d’une civière, un médecin disait aux porteurs : « A la maison Gonchine ! . . Pourquoi l’avoir apporté ici? » La maison Gonchine, c’était l’asile des incurables, au seuil duquel il fallait laisser l’espérance, la dernière étape vers le cimetière. Continuant son exploration, Korjénevski arrive à la grande salle d’opération. Cette fois c’est un marin qu’il faut amputer de la jambe. On l’endort avec le chloroforme, et le voilà à délirer, à « chanter des chansons, » à dire « des mots rouges, » qui ne font pas perdre contenance à l’admirable sœur de charité qui l’assiste. La chose faite, on le réveille, et la scène change. Le malheureux pleure sur le pain de sa famille qui est perdu, sur sa jambe qui est déjà jetée dans un coin de la salle parmi des débris informes. Sur un lit, on voit côte à côte un marin et une femme du peuple, deux amputés. Ils causent fraternellement. « Où as-tu été blessée, ma tante? demande le marin. — Dans ma maison, mon petit père, par une bombe, et, — montrant un enfant malingre couché à côté d’elle, — voilà le petit qui est blessé aussi et qui est bien malade. » Ce spectacle était fait pour refroidir les plus bouillans courages, mais on ne pouvait s’y dérober; on le retrouvait partout. Souvent l’officier qui entrait dans un restaurant à demi ruiné pour y réparer ses forces y coudoyait d’étranges compagnons de table. « Les chirurgiens et médecins, raconte Zaroubaef, y accouraient de l’ambulance principale avec leur tablier de toile cirée, tout couvert de sang caillé et de fragmens de chair desséchés, les mains luisantes et comme gantées de sang, y déjeunaient à la hâte et couraient de nouveau à leur terrible besogne. »

Ordinairement à la guerre, quand deux armées se poursuivent,