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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/519

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« Je les supplie instamment, s’écrie-t-il en décembre 1855, je les conjure humblement de vouloir bien monter à l’assaut. Nous avons cinq cents canons chargés à mitraille. Pas un n’en reviendrait... C’est bien dommage qu’ils ne veuillent pas monter à l’assaut. » Les assiégeans s’obstinant à ne pas comprendre tout ce qu’il y a d’amical dans ces objurgations, on cherche à s’en consoler avec les nouvelles qui courent, et il s’en propageait d’étonnantes ! Un jour Canrobert était mort, un autre jour Raglan s’était pendu. Le bruit du voyage de l’empereur en Orient exerçait aussi l’imagination des nouvellistes. « On dit qu’une révolution a éclaté à Paris après le départ de Napoléon, et que Napoléon a été obligé de tirer à mitraille sur les révoltés : il n’y a eu que ce moyen d’en venir à bout. Si c’était vrai seulement!.. Chaque jour, nous apprendrions de Paris quelque agréable échauffourée. On dit aussi qu’en Angleterre le peuple a tué les boulangers, criant qu’il mourait de faim et qu’il voulait du pain... S’il y avait une goutte de vérité dans tout cela, ce serait une excellente affaire pour nous; l’esprit révolutionnaire passerait en Crimée et pénétrerait dans l’armée française. Ce serait bien bon, si un beau matin ils arboraient le drapeau parlementaire, déclarant qu’ils ne veulent plus se battre. »

On se promettait beaucoup aussi des conférences de Vienne. Le plénipotentiaire anglais, assurait-on, s’y était brouillé avec le français, qu’il trouvait trop exigeant. La Prusse allait se déclarer pour la Russie ; l’Autriche mettait ses troupes « sur le pied de paix, c’est-à-dire, ajoute ce profond politique, sur le pied de guerre. » Déjà le tsar faisait marcher sa garde sur le Rhin et ses grenadiers sur Cracovie. Le brave marin est tout le premier à déclarer que ces bruits sont faux, qu’ils sont absurdes, ridicules, insensés; il ne peut s’empêcher d’ajouter tout bas : «Et pourtant si c’était vrai? » Si c’était vrai! et voilà ses réserves critiques emportées dans le torrent de l’imagination. Du bastion Malakof, il voit déjà les Français hors de Crimée, les Russes en Lorraine, 1812 et 1814 qui recommencent, l’aigle à deux têtes arborée sur les murs de Paris. Quelquefois il s’amuse à interroger des prisonniers britanniques ; c’est par eux qu’il apprend qu’une foule d’Anglais ne demandent qu’à déserter et qu’ils passeraient tous à l’ennemi, si l’on n’avait posé des piquets et des cordons sanitaires tout autour de leur camp. D’une source non moins certaine, il est instruit que les Français sont engourdis par l’hiver, gelés dans leurs tranchées, incapables de remuer leur fusil; leurs officiers ne pourraient les pousser en avant qu’avec le knout et le bâton. Le knout dans la main des officiers français, singulière revanche de nos caricatures! A mesure que le temps se passe, fertile en déceptions, le caractère de l’assiégé commence à s’aigrir. Il en