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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/511

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un clairon de son corps : « Quoi de nouveau dans le bataillon? lui demanda-t-il. — Le soldat d’abord garde le silence, puis, non sans embarras, répond : — Que vous dirai-je? On fait maintenant le gruau dans une seule marmite pour tout le bataillon; nous ne sommes plus que 50. » Comme ces exemples sont pris au hasard, nous avons le droit de généraliser. On peut apprécier par ces faits l’énergie de la défense.

Pour combler tant de vides, il fallait sans cesse du fond de la Russie diriger sur cet insatiable Sébastopol de nouveaux renforts et de nouveaux officiers. Quelques-uns de ceux-ci nous ont laissé leurs impressions de voyage dans la steppe. Ils arrivaient par exemple, comme le prince Sviatopolk-Mirski, par les ardeurs de l’été de Crimée. On marchait dans la poussière brûlante de la plaine desséchée, dépouillée de ses herbes. Le soleil apparaissait comme un disque rouge au milieu d’un air étouffant, à travers la poussière et le sable soulevés. L’hiver, c’étaient en revanche des routes défoncées qui allaient sans cesse s’élargissant par des ornières nouvelles, et qui semblaient bientôt de vastes marécages. Dans cette poussière ou dans cette boue passaient en longs convois les arabas tatares, dont les roues de bois grinçaient sur les essieux de bois non graissés : les unes, allant à Sébastopol, charriaient des poudres et des projectiles; les autres, qui en venaient, cahotaient des blessés et des malades; tout le long du chemin, du bétail abattu, des chevaux morts, des voitures que les convoyeurs indigènes avaient abandonnées pour s’enfuir. Faute de chevaux aux relais, on ne voyageait plus en poste; à un certain moment, sur les routes de Crimée, on faisait 10 kilomètres par jour. Les villages étaient déserts, désolés. Si on rencontrait une maison de quelque apparence, il n’était point rare de la trouver pillée et dévastée. Ce n’était l’œuvre ni des Français ni des Russes, c’était celle des Tatars, alors peu sympathiques à la race conquérante. Peut-être le voyageur militaire reprenait-il un peu courage lorsqu’il rencontrait une colonne de recrues dirigées sur Sébastopol. Les journaux et les caricatures de l’Occident affectaient à cette époque de nous représenter ces conscrits sous les traits de mougiks poltrons que l’on traînait à la gloire enchaînés par le cou et à grand renfort de coups de fouet. Le paysan russe n’a jamais eu beaucoup de passion pour l’état militaire : de tout temps, il a préféré sa cabane et son village à toutes les gloires de ce monde; mais la voix du tsar et les exhortations de l’église ne le trouvent point indifférent dans les grandes calamités de la patrie. Or la guerre de Crimée, qui n’était pour nous qu’une guerre politique, on n’avait pas manqué de la lui représenter comme une lutte nationale contre l’envahisseur de 1812, une sainte croisade contre