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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/504

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chez nous, on conçoit qu’elle le soit bien plus encore chez les Russes, qui depuis 1855 n’ont pas eu de guerre européenne. Malgré les campagnes du Caucase, du Turkestan, de Khiva, « malgré tout, écrit un officier russe, ces expressions, les héros de Sébastopol, les vaillans défenseurs de Sébastopol, prennent à chaque nouvel événement militaire une signification plus haute... Beaucoup d’hommes qui ne connaissent Sébastopol que par ouï-dire, des hommes qui ont pourtant un nom et une réputation, veulent avoir été sur les bastions et se posent en défenseurs de Sébastopol. N’est-ce pas le cas de rappeler le mot de Plutarque : le signe certain qu’une action est vraiment belle, c’est que tout le monde ressent le désir de l’imiter, ou le regret de ne pas y avoir pris part? » Si l’honneur est grand d’avoir emporté cette forteresse, celui de s’y être maintenu si longtemps est à peine moindre. Dans ce duel héroïque, la gloire française n’ôte rien à celle des Russes : elles grandissent au contraire et s’exaltent l’une par l’autre. La ténacité des soldats du tsar fait partie intégrante de notre gloire, de même que l’ardeur et la bravoure souvent téméraire du fantassin français sont le rehaussement de la leur. Le souvenir de Sébastopol est en quelque sorte le patrimoine commun et indivisible des deux armées.

Tout ce qui se rapporte à la grande lutte conserve encore à Saint-Pétersbourg et à Moscou comme un intérêt d’actualité. Il y a quatre ans le grand-duc héritier Alexandre Alexandrovitch fondait le « Musée de Sébastopol. » On n’a pas voulu y réunir seulement des canons, des éclats de bombes, toute cette ferraille sinistre et héroïque, muets témoins sortis du sol de Crimée, exesa... scabra rubigine pila. On a fait appel aux survivans de cette épopée guerrière : chez eux comme chez nous, la plupart ont déjà pris congé du drapeau. On les a priés d’adresser au grand-duc leurs mémoires ou leur journal de siège, les lettres qu’ils écrivirent alors à leur famille, leurs impressions de bastion ou de bivouac. On a déclaré qu’aucun fait n’était indifférent, que toute parcelle de vérité avait son prix, et qu’on demandait aux narrateurs non la perfection de la forme, mais la sincérité du récit. Ces documens ont été déposés aux archives du nouveau musée ; les plus remarquables ont été livrés à l’impression; publiés sous les auspices du grand-duc, dédiés a à la glorieuse mémoire de tous les défenseurs de Sébastopol, » ils forment déjà trois volumes, œuvre de vingt-cinq collaborateurs [1]. L’un nous fait l’histoire de la tour Malakof ou du bastion n° 4 ; un autre a rédigé les mémoires d’un régiment ou d’un bataillon, ou bien raconté un épisode de l’Alma

  1. Sevastopolskii Sbornik. — Sbornik roukopiseï predstavlennykh ego imperatorskomou vysotchestvou, gosoudariou nasliédnikou Tsézarévitchou o Sevastopolskoï oboronié Sevastopoltsami; 3 vol. in-8°; Saint-Pétersbourg 1872-1873.