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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/499

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perturbation n’est pas moins profonde; comme le malade ne mange presque plus, on voit apparaître des embarras gastriques. Chez les femmes, la chlorose se déclare avec son cortège habituel de névropathies variées, elles négligent leur toilette et toutes leurs passions, y compris la coquetterie; puis viennent des frissons irréguliers, des sueurs nocturnes; c’est ce que Broussais appelait la fièvre hectique, et Lorry la phthisie sèche des mélancoliques. Enfin le malade meurt avec son intelligence et en soupirant encore après le pays qu’il, ne reverra plus! Ce qui caractérise principalement cette névrose, c’est que le malade sait qu’il mourra. Il arrive souvent que les nostalgiques se laissent mourir de faim ou se tuent.

La nostalgie atteint surtout les adolescens et les jeunes gens, et frappe indistinctement tous les tempéramens. C’est le plus souvent parmi les militaires qu’on l’observe. Pendant les grandes guerres de la révolution et de l’empire, elle a souvent régné épidémiquement et exercé de grands ravages dans nos armées. Desgenettes raconte qu’à Saint-Jean-d’Acre elle vint compliquer la peste et la rendre encore plus meurtrière. A bord des pontons de Cadix et de Plymouth, où furent jetés après la capitulation de Baylen les soldats du général Dupont, elle tua autant de Français que la fièvre jaune. En Pologne, en Russie, elle aggrava toutes les autres épidémies. Michel Lévy rapporte qu’en 1831 le 21e régiment d’infanterie légère, alors en Morée, reçut un grand nombre de jeunes recrues corses, dont plusieurs succombèrent à la nostalgie, à l’hôpital de Navarin.

Pendant la dernière guerre, la nostalgie a fait de nombreuses victimes parmi nos infortunés prisonniers disséminés dans toute l’Allemagne. Elle a frappé les militaires et les mobiles pendant le siège de Paris, surtout vers la fin du siège, au moment où les revers successifs et les souffrances commençaient d’abattre les organisations les plus robustes, Plusieurs des cas de nostalgie observés alors dans les hôpitaux et les ambulances faisaient vraiment mal à voir. En voici un dont nous avons été témoin. Le 4 janvier 1871, le jeune marquis de R….., âgé de vingt-quatre ans, mobile du Finistère, entrait à l’hôpital militaire de Bicêtre. Il avait une varioloïde légère et une bronchite dont la guérison était sûre et eut lieu effectivement. Cependant ce mal l’inquiétait peu ; il était en proie à d’autres préoccupations. Il mangeait à peine, et passait son temps à prier et à pleurer, repoussant tout divertissement et toute consolation. Le 10 janvier, tout symptôme pathologique avait disparu, mais le dépérissement avait tellement augmenté, la dépression morale du malade était si inquiétante, que le médecin de la salle crut devoir l’admonester paternellement. On plaça près de lui deux soldats et un infirmier qui l’entretenaient constamment de son pays et de sa famille, en breton. Tous ces moyens échouèrent. Le 16, interrogé à nouveau