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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/451

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LA QUESTION CUBAINE.

sympathies à l’étranger, centralise les secours et les souscriptions, publie en foule des livres, des brochures, et les répand jusqu’en Europe ; là encore et dans un autre sens, on trouverait trop de partialité. C’est aux journaux étrangers qu’il faut s’adresser, américains ou anglais, si bien servis par leurs correspondans : n’ayant plus le même intérêt à dénaturer les faits, ils voient plus juste et plus clair. Grâce à eux, on peut encore juger de la situation militaire dans son ensemble et affirmer que la lutte, pour n’être pas ce qu’on appelle la grande guerre, n’en est peut-être que plus affreuse.

Au moment où éclata l’insurrection, l’Espagne avait à Cuba 25 000 hommes de troupes disponibles ou à peu près. Plus que suffisante en temps ordinaire, cette armée ne répondait plus aux besoins d’une guerre aussi cruelle que celle qui s’annonçait. Pour laisser aux renforts le temps d’arriver de la Péninsule, le général Lersundi, alors gouverneur de Cuba, eut l’idée de lever dans l’île même des bataillons de volontaires dont le nombre s’accrut graduellement. Recruté dans la tourbe des grandes villes, formé de ces émigrans sans aveu, venus aux Antilles pour faire fortune, ce corps ne tarda pas à devenir dangereux à ceux mêmes qui l’avaient créé. Pendant que les troupes régulières allaient chercher l’ennemi, les volontaires restaient officiellement chargés de la police et de la sécurité des villes : or Dieu sait comme ils s’acquittèrent de cette fonction. Ils se sentaient nécessaires, ils en usèrent pour terroriser le pays entier, forcer la main aux autorités et diriger à leur gré la politique de la colonie. Leur club ou casino tint en échec le palais du gouvernement ; constitués en une sorte de comité central, quelque chose comme ce qui existait à Paris pendant la commune, ils prennent de leur propre chef les mesures les plus arbitraires, dressent des listes de proscriptions, pillent les biens des suspects, arrêtent, emprisonnent et fusillent sans la moindre apparence de légalité. Un soir, à La Havane, sur de simples soupçons que le produit de la représentation devait servir à la cause libérale, ils entourent en force le théâtre de Villanueva, pénètrent dans la salle, et tirent à deux reprises sur les spectateurs sans défense ; deux jours après, au retour d’une promenade militaire, passant devant le café du Louvre, où de nombreux consommateurs étaient assis, pour quelques sifflets qu’ils prétendent avoir entendus, ils font une décharge générale qui jonche le sol de morts et de blessés. Un autre jour, un Américain, M. Isaac Greenwald, est assassiné en pleine rue, et ses deux compagnons s’échappent à grand’peine ; son crime était de porter inconsciemment une cravate aux couleurs cubaines. Cette fois du moins le meurtrier fut passé par les armes ; mais le plus souvent, si patens ou si horribles qu’ils soient, les crimes restent impunis. Qui donc parmi les autorités oserait s’attaquer aux terribles