Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/420

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les Russes se proposent, dit-on, de rejeter encore une fois l’Oxus vers la Caspienne; ils y trouveraient l’avantage incomparable de s’ouvrir une voie navigable du bassin du Volga jusqu’au pied du Caucase indien. Le khan de Khiva, devenu leur vassal, ne saurait plus mettre opposition à ce grand projet; mais un tel changement pourrait bien avoir des conséquences inattendues, car la nature ne se laisse pas violenter sans prendre sa revanche, et les problèmes d’hydraulique sont toujours ceux qui démentent le plus les prévisions des ingénieurs. Que deviendrait l’Aral privé du tribut que lui apporte l’Amou-Daria? En ce moment, un certain équilibre s’est établi entre les eaux que cette méditerranée reçoit des rivières affluentes et les eaux que l’évaporation lui enlève. Que l’on rompe cet équilibre, il est à craindre que la mer ne se transforme en marécage, et le marécage en une steppe stérile au milieu de laquelle le second fleuve de cette région, le Yaxartes ou Syr-Daria, s’évanouirait. L’Oxus lui-même, large et profond dans la partie moyenne de son cours, mais encombré de bancs de sable en aval de Khiva, se maintiendrait-il navigable tout au long des 600 kilomètres de désert qui le séparent de la Caspienne? Le défaut capital du bassin de l’Aral tout entier est de ne pas recevoir les brises humides de l’Océan. L’eau, principe de toute vie et de toute végétation, y fait défaut. Les habitans de cette contrée trop sèche ont beau s’ingénier à répartir de leur mieux le peu que la nature leur en accorde, ils ne parviennent qu’à faire fructifier quelques oasis au milieu des steppes. Le niveau de la mer Caspienne est de 25 mètres au-dessous de l’Océan; cela seul indique que les pays environnans sont condamnés à une sécheresse irrémédiable.

Les peuples de la Transoxiane ont eu contre eux, depuis deux mille ans, un fléau plus redoutable que la sécheresse : c’est la guerre, et la guerre la plus cruelle que l’on puisse imaginer. Cette vaste région, entrecoupée de bandes sablonneuses que l’homme s’efforce de mettre en culture, s’élève à un certain degré de prospérité pendant une période de paix. L’irrigation donne au sol une fertilité artificielle; puis survient une invasion barbare qui anéantit le travail de toute une génération. Telle a été, avec des chances diverses, la fortune des riverains de l’Oxus et du Yaxartes depuis les temps historiques. Aussi pourra-t-on s’étonner que les khanats de Bokhara, de Khokand et de Khiva soient restés longtemps prospères, après que l’on aura considéré combien ces invasions ont été fréquentes. Le territoire de Bokhara produit du froment, du coton, de la soie, des fruits délicieux; les races de chevaux qui s’y trouvent sont renommées dans l’Asie entière; le mouton et le chameau sont une des richesses du pays. Les montagnes des environs de Samarcande abondent en métaux précieux; les Russes y ont découvert récemment des