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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/33

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— Eh bien ! ma chère amie, vous lui répondrez qu’il est un fils de famille, et que Jeanne est une enfant trouvée, cela se compense. La seule question sérieuse était de savoir s’il l’aimait réellement, si, après l’avoir chérie comme sa sœur, il pourrait l’adorer comme sa femme. Jeanne a beau nous dire qu’elle veut plus de tendresse que de passion, elle est tout flamme et tout amour sans le savoir. Il a été le rêve de sa vie entière, et depuis qu’elle me l’a dit je n’ai plus songé qu’à les unir. Aussi quel chagrin pour moi quand je l’ai vu épris d’une autre ! Heureusement ce n’était qu’une rafale, et le soleil s’est levé plus radieux qu’auparavant. J’ai voulu paraître un rival haïssable, car j’ai bien vu qu’il m’a un moment détesté, quand j’ai lutté pour lui reprendre le cœur mobile de Manoela. Épouser cette pauvre fille était le seul moyen de la lui faire oublier. J’ai réussi, et, grâce à M. Vianne, la cure est encore plus complète. Quant aux empêchemens légaux, il n’y en a pas : vous n’êtes plus retenue que par la crainte de faire deviner le secret de la pauvre Fanny en déclarant que Jeanne n’est pas née de votre mariage. Ma présence ici peut aussi faire pressentir la vérité. Ces tristes événemens sont presque oubliés ; pourtant il faut peu de chose pour réveiller les anciens commentaires, et Jeanne est si jalouse de la réputation de sa mère qu’elle mourrait plutôt que de laisser percer la vérité. Et moi aussi, je suis jaloux de cette chère mémoire, mais je ne peux pas y sacrifier ma fille, je ne le dois pas. Ayons donc du courage ; je m’éloignerai d’ici pendant un an, deux ans, s’il le faut, afin qu’on m’oublie et n’établisse pas de coïncidences. Vous déclarerez dès demain à toutes vos connaissances que Jeanne a été prise par vous aux enfans trouvés pour vous consoler de la mort de votre fille, et vous ferez publier les bans. Je le veux, ma chère madame, ma digne amie, je le veux absolument ! Laurent ne sera plus jaloux de moi quand je serai son père. Un jour viendra où nous pourrons ne plus nous quitter. Il m’aimera alors comme je l’aime…

Je m’étais levé et approché d’eux sans bruit ; je tombai aux genoux de cet excellent homme trop souvent méconnu par moi, et je fondis en larmes.

— Attends ! me dit-il en m’embrassant avec tendresse. Le piano de Jeanne s’est arrêté, elle va venir ici. Je crois que tu as quelquefois douté de son affection exclusive, il faut que nous la fassions parler librement. Où t’étais-tu donc caché pour nous entendre ?

J’expliquai que je ne me cachais pas et que j’étais tombé de fatigue en arrivant sur le gazon du talus. — Eh bien ! retournes-y, reprit-il, et ne bouge pas.

J’obéis, Jeanne arriva ; ils la firent asseoir près d’eux. — Ah çà, lui dit sir Richard, nous sommes donc triste aujourd’hui ? Il y avait