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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/316

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hommes et les matériaux nécessaires pour réparer son unique abri. Il lui fallut passer à la belle étoile les nuits toujours fraîches et fécondes en ophthalmies sur la lisière de la colline libyque et de la vallée. L’eau, tirée du Bahr-el-Yousouf, à une lieue du chantier, ne vint plus, et défense fut faite de porter des vivres à « l’homme du désert. » C’était la guerre. Il fallait tout abandonner ou lutter. Tant qu’il n’eut affaire qu’au cheik, la lutte, bien qu’inégale, fut possible. M. Mariette n’est pas seulement doué d’une grande vigueur d’esprit, il est pourvu d’une force physique peu commune. Il descendit aux villages d’Abousir et de Myt-Rahineh avec son brave auxiliaire Bonnefoi, mort depuis, et qui repose à Thèbes, entre Karnak et Luqsor ; ils saisirent et rassemblèrent une trentaine de jeunes gens robustes, les chassèrent devant eux à la barbe des cheiks étonnés, les payèrent bien et les firent travailler à la tombe d’Apis. Les chefs de village firent publier à son de trompe la défense de fournir à l’Européen l’eau, le riz et les poules maigres qui composaient sa nourriture; il fallut alors commencer une guerre plus sérieuse. Ce furent chaque jour de nouveaux enlèvemens de travailleurs entraînés au désert par les deux Français. Une fois ils pénétrèrent à cheval dans la cour, dans la maison et même dans le harem du cheik de Saqqarah, qui fit mine de se défendre; ils résolurent alors de donner à ses propres administrés le spectacle d’une rigueur devenue nécessaire : ils saisirent son turban, qu’ils dévidèrent en prenant leur course au galop, le cheik attaché à l’autre bout et suivant. On se croirait en Sicile, au temps des exploits de Roger et des chevaliers normands. Toutefois, malgré quelques heureux coups de main, M. Mariette comprit qu’il avait affaire à un ennemi caché, à une puissance occulte plus forte que lui, et que de tels expédiens ne pourraient longtemps protéger ses travaux.

L’Egypte obéissait alors à Abbas-Pacha, fils de Toussoum et petit-fils de Méhémet-Ali. Il avait succédé en 1849 à Ibrahim-Pacha, le vainqueur de Nésib, dont le règne avait été éphémère. A cette époque, l’influence française, déjà sacrifiée à celle de l’Angleterre par la prédilection du nouveau souverain, le fut bien davantage encore par suite du peu de crédit dont nous jouissions en Orient. On commençait à parler des fouilles de Saqqarah, et l’on savait que M. Mariette était à la veille de quelque grande découverte, on disait même qu’il trouvait des trésors au désert, ce qui pouvait s’entendre en deux sens très différens : pour les gens du pays, le mot trésor ne signifiait ni les stèles, ni les statues, ni les inscriptions d’Apis; mais ce mot perfide, tombant dans l’oreille d’un Turc, voulait dire de l’or. Le jour où ce bruit fut semé dans l’entourage du vice-roi, les moins clairvoyans durent penser que M. Mariette était perdu. Quelques Européens, qu’il est inutile de désigner plus clairement, esti-