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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/29

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« Jeanne s’élança pour courir vers elle, R. B. l’arrêta en lui disant : — Ne la cherchez pas, c’est inutile, elle n’est plus ici, elle n’y reviendra jamais, elle ne mérite plus de pardon, elle s’est enfuie cette nuit avec la Dolorès, et voici la lettre qu’elle m’a laissée.

« Il parlait avec un calme absolu. Sa figure n’était pas altérée, il nous montra la lettre de Manoela, que je te transcris fidèlement.

« Non, non, je n’abuserai pas plus longtemps de votre paternelle bonté ; vous ne pouvez avoir d’amour pour moi, et je serais méprisable, si j’abusais plus longtemps de votre générosité sublime. Je pars avec celui qui me donne l’amour avec le mariage, et je crois faire mon devoir envers vous. Je crois vous prouver ma reconnaissance sans bornes, mon respect et ma tendresse filiale inaltérables. »

« — Elle est partie si mystérieusement, reprit R. B., que personne ne s’en est aperçu et ne saurait dire par où elle a passé avec sa camériste ; le hasard a voulu que John, chargé d’éveiller celle-ci, ait seul découvert leur absence, au point du jour. Sans rien dire à personne, il m’a apporté la lettre qui était sur le bureau de Manoela. Nous avons refermé son appartement, nous avons défendu qu’on en approchât, madame est censée très malade ; j’ai mandé M. Vianne, qui va sans doute venir pendant que vous m’aiderez à écrire à toutes les personnes averties ou invitées que ma fiancée a été prise d’une subite et sérieuse indisposition, et que mon mariage est retardé de quelques jours. Dans quelques jours, je serai probablement la fable de la ville. Peu m’importe, faisons en sorte que d’ici là je n’en sois que la légende. Restez aujourd’hui et demain chez moi, vous n’y verrez personne, John seul nous servira. Mes autres domestiques croiront que la malade est dans sa chambre, le genre de vie qu’elle menait rend l’erreur possible ; après-demain nous partirons tous avant le jour, et nous serons censés emmener Manoela au bord de la mer par prescription du docteur Vianne.

« Jeanne était inquiète de la présence d’esprit de sir Richard. Quant à moi, je devinais que, s’il était attristé et stupéfait, il était comme allégé d’un grand poids et comme rendu à sa propre dignité.

« Nous écrivîmes tous les billets, qu’il signa et que le facteur vint prendre. Il avait envoyé tous ses domestiques, excepté John, à la mairie, au temple, partout où il était nécessaire, sans rien oublier, ni omettre. Nous attendions M. Vianne afin de nous concerter avec lui pour sauver les apparences ; mais nous ne le vîmes pas. On vint nous dire qu’il était parti dans la nuit pour assister un malade dans un cas d’urgence, qu’il y aurait peut-être une opération à faire et qu’il ne pourrait sans doute pas revenir le soir.

« Alors R. B. nous dit avec un sourire singulier : — Qu’en pensez-vous ?