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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/28

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aux tortures d’une jalousie sensuelle, mais déchiré de cœur au point que des ruisseaux de larmes me brûlaient les joues.

La vérité, dont je me rends compte à présent, est que j’aimais Jeanne de toutes les forces de mon être, mais que mon amour était comme imprégné et sanctifié par l’habitude de l’aimer comme ma sœur.

Ma mère avait fixé le jour où elles reviendraient. Ce jour s’écoula, et je les attendis en vain. Je rentrai fort triste, me disant que M. Brudnel les avait retenues, que Jeanne avait voulu se lier avec Manoela pour réjouir le cœur de son père et qu’elle resterait quelques jours de plus auprès d’eux ; mais alors le secret de la naissance de Jeanne, dont j’étais si jaloux à cause de l’honneur de ma mère, serait donc confié, autant dire ébruité ?

Le courrier du lendemain m’apporta une lettre de ma mère que je lus avec une avidité mêlée de stupeur.

« Nous retardons notre départ jusqu’à demain, mais je ne veux pas que tu passes une journée dans l’inquiétude, et je profite d’une heure de répit pour te faire part de l’étrange événement qui vient de s’accomplir dans la vie déjà si agitée de R. B.

« Nous sommes arrivées à Montpellier en bonne santé, ta sœur très ingénument enchantée d’assister au mariage, moi un peu soucieuse d’un si grand sacrifice à des convenances ou à des scrupules que je trouvais fondés, mais non pas aussi impérieux qu’il semblait à R. B. Je le lui avais dit, il n’était plus temps de le lui dire. Il vint nous voir un instant le soir à l’hôtel où nous étions descendues et nous dit que tout était prêt pour le lendemain. Ce serait un mariage et non une noce, car, aussitôt après la cérémonie, les époux monteraient en chaise de poste pour se rendre à ce chalet que R. B. a loué dans notre voisinage. Seulement il voulait donner un peu d’apparat au mariage ; il avait invité les personnes avec lesquelles il était en relations, et la mariée aurait une toilette exquise, un très bel équipage pour se rendre au temple protestant.

« À cinq heures du matin, nous fûmes réveillées par R. B., qui nous fit prier de nous habiller au plus vite. — Venez chez moi, nous dit-il. Laissez vos effets ici. Je vous parlerai chez moi, ma voiture vous attend. — Et il nous quitta précipitamment.

« Il habite une belle maison qu’il a louée à un kilomètre de la ville. Nous y fûmes rendues un instant après lui, qui était venu et s’en était retourné à cheval.

« Il nous fit monter dans sa chambre et nous dit : — Personne ne vous connaît ici, vous pouvez y passer pour des amies ou des parentes, peu importe, vous serez censées venir, à ma prière, soigner Manoela, très gravement malade.