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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/242

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et meilleure encore que celle à laquelle appartient la tête. Une statue assise est dénommée Trajan : c’est un composé d’une tête de Trajan et du corps de quelque personnage grec, comme l’indiquent et le costume et la chaussure.

Rien ne serait plus facile que de pousser plus loin cette énumération; mais c’en est assez pour faire voir combien le seul musée du Louvre offre d’exemples de tels assemblages formés de pièces de rapport. A peine est-il besoin d’ajouter qu’il en est de même dans tous les autres musées. Dans les collections de marbres antiques, quelles qu’elles soient, il n’y a peut-être pas la moitié des statues où les têtes appartiennent aux corps qu’elles surmontent. En des monumens ainsi composés, il est difficile, pour quiconque ne s’est pas exercé à une telle analyse, de distinguer exactement les élémens hétérogènes dont ils sont la réunion. De là pour les historiens de l’art l’occasion de bien des méprises. Trois antiquaires éminens, Winckelmann, Marini, Visconti, ont signalé dans une statuette de la villa Albani une image de Diogène. Comment en effet ne pas reconnaître Diogène dans un vieillard à la physionomie sévère, tenant d’une main un bâton, de l’autre l’écuelle si connue dans l’histoire du cynique, et ayant auprès de lui un chien, allusion évidente à la qualification qu’on donnait à ce philosophe, et que peut-être il se donnait lui-même? Ce que Winckelmann, Marini et Visconti ne virent pas, c’est que le bâton, l’écuelle, le chien, étaient, ainsi que les bras et les jambes de la statuette, des restaurations modernes, et que c’était l’auteur de ces restaurations qui avait ainsi créé presque de toutes pièces un Diogène.

Pour l’artiste aussi, un mélange trompeur de différens styles a ses inconvéniens. L’un des plus graves, c’est que des pièces de rapport hétérogènes cachent souvent à ses yeux de beaux morceaux auxquels on les a ajoutés, et le privent de l’enseignement qu’il eût tiré de ces morceaux. Au Louvre par exemple, il y a bien plus d’œuvres excellentes qu’on ne le croit généralement; seulement une grande partie en est comme perdue sous des restaurations par lesquelles on a voulu les compléter.

La salle des Caryatides renferme un Alexandre colossal, qui au premier coup d’œil semble n’offrir rien que d’ordinaire; c’est que, la tête, les bras et les jambes étant des restaurations, l’ensemble paraît médiocre, et l’on ne s’aperçoit pas que le torse est de la belle époque et d’un admirable travail. La Némésis attire peu l’attention, parce que le corps est un ouvrage ordinaire d’une époque peu éloignée de la décadence, et dans l’ensemble, dont il forme la plus grande partie, on ne remarque pas assez une charmante tête, l’une des meilleures reproductions d’un type de la grande époque de l’art grec, auquel on a donné sans motif suffisant le nom de Sapho, type dont il existe d’autres belles reproductions à Rome (villa Borghèse), à Oxford et à Berlin. Dans un