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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/148

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accusée d’étouffer la religion dans les pratiques extérieures et de matérialiser le christianisme. C’est là le danger de tout culte ritualiste; l’âme risque de s’arrêter aux formes, de s’embarrasser et de s’attarder dans les cérémonies qui la doivent mener à Dieu. L’église gréco-russe a longtemps souffert de ce mal, dont le catholicisme romain n’a pu toujours se défendre : était-ce entièrement la faute de l’orthodoxie ou celle des peuples orthodoxes? Il est à remarquer, contrairement à l’opinion habituelle, que l’église grecque a dans son culte pris plus de précautions contre les sens, contre la superstition, contre l’esprit mondain que ne l’a fait l’église latine. Elle s’est mise davantage en garde contre le culte extérieur le plus périlleux de tous, celui des images. Pour n’avoir point d’idoles de pierre ou de métal comme les païens, elle a interdit ses temples aux statues; pour ne point laisser les peintures sacrées dévier de leur but religieux et s’humaniser pour le plaisir de l’œil, elle les a circonscrites dans des types traditionnels d’une immuable austérité. De même que des arts du dessin elle n’admet que le moins matériel, le moins réel, la peinture, des arts acoustiques elle n’admet que le plus spirituel, le plus lié à la prière, le chant de la voix humaine, fermant les portes de l’église aux instruments de musique comme aux images sculptées. Les malheurs de l’Orient ont rendu cette sévérité infructueuse; ces prohibitions n’ont abouti qu’à placer l’orthodoxie dans de nouvelles conditions d’infériorité en lui enlevant l’éducation de l’art, qu’elle avait ainsi banni ou enchaîné. La solennelle immobilité des formes extérieures a peut-être augmenté pour elles l’attachement et le respect des hommes; l’orthodoxie ne peut sans injustice en être rendue uniquement responsable. La principale cause de ce formalisme, de ce fétichisme tant reproché au culte, est l’esprit même des nations orthodoxes, leur ignorance, leur état de civilisation; c’est en Russie le caractère réaliste du peuple russe, son attachement inné au rite et aux cérémonies, à ce qu’il nomme l’obriad. Sous des dehors chrétiens, la foi et la piété du paysan sont restées à demi païennes : pour le mougik, le cérémonial et le rituel constituent toute la religion; il garde encore des pratiques et des superstitions polythéistes, et les formes matérielles sont tellement l’essence de son culte que les corrections liturgiques les mieux justifiées et les plus régulièrement ordonnées ont été pour la Russie le point de départ d’un schisme obstiné.

L’esprit conservateur et ritualiste de l’église orthodoxe n’aboutit point nécessairement à ce culte des formes. L’observation des tendances religieuses amène à de tout autres conclusions. Avec plus de êtes et plus de jeûnes, plus d’observances de toute sorte que l’église latine, l’église grecque enveloppe les âmes de moins de liens. Dans la