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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/14

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— Ah ! me dit-elle en me prenant par les cheveux avec un bon rire tendre, tu l’as donc enfin deviné ?

— Merci, merci ! lui criai-je en couvrant ses mains de baisers. Si tu savais quel bien tu me fais !

— Je craignais justement de te faire de la peine ! D’où vient donc ta joie ?

— Tu me le demandes !

— Il faut donc deviner ? Tu savais quelque chose, et tu n’aimais pas Jeanne comme ta sœur ?

— Si, ma mère ! je te jure que si ! Je ne savais rien, je ne devinais pas : j’aimais Jeanne aussi saintement que je t’aime.

— Eh bien ! alors… je ne comprends plus ! dit naïvement ma mère.

Elle ne pouvait pas admettre que je l’eusse soupçonnée. Je me hâtai de détourner sa clairvoyance. Je lui parlai de mes folles suppositions sur un mariage projeté entre Jeanne et M. Brudnel, et je lui avouai que j’avais surpris le secret du lien qui les unissait.

— Alors, reprit ma mère, tu sais que nous nous rendons à sa prière. Nous allons assister demain à son mariage avec Manoela. J’ai à vaincre et à taire quelques préventions qui me restent ; mais Jeanne, qui ne sait rien et ne doit jamais rien savoir de ton aventure, est toute disposée à aimer la femme de son père.

— Sa mère à elle est donc morte ?

— Elle est morte peu de jours après l’avoir mise au monde, à Bordeaux.

— N’était-ce pas ?..

— Fanny Ellingston.

— Marquise de Mauville ; je me souviens, le tombeau où tu as prié avec Jeanne. Dans ce moment-là, j’ai cru comprendre, et Jeanne a compris certainement. Pourquoi nous avoir abusés depuis et si longtemps ? J’étais en âge, moi, de garder un secret.

— Je devais au contraire détourner de ton esprit tout soupçon de la vérité.

— Pourquoi ?

— Parce que tu aurais aimé Jeanne, et que son avenir ne m’appartenait pas.

— Je l’eusse aimée, dis-tu ? Oui, c’est possible, qui sait ? J’étais si jaloux d’elle tout à l’heure !.. Mais apprends-moi donc, peux-tu m’apprendre sa véritable situation ? M. Brudnel peut-il la reconnaître, l’adopter, se déclarer son père ? N’a-t-elle pas été inscrite sur les registres de l’état civil comme ta fille et celle de mon père ? Il n’a aucun droit sur elle, elle reste ma sœur, elle l’est devant la loi ?