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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/907

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cette mauvaise pièce. J’ai parlé des divers genres de vanité qui se développent dans la lourde atmosphère de la démagogie. L’importance épaisse et arrogante du fonctionnaire de la commune mériterait de figurer dans cette galerie. Que ces grossiers personnages ne se fassent faute de se mettre à l’unisson du Père Duchêne par une langue spéciale dont l’énergie consiste dans l’emploi presque perpétuel : de trois ou quatre mots fortement accentués, rien là de particulier, cela fait partie de la tradition ; c’est dans le sérieux qu’ils cherchent à se donner ou qu’ils s’attribuent de bonne foi que le ridicule triomphe. Le commissaire de police de la commune sait qu’il est magistrat. Qu’il sorte d’une échoppe ou d’un bureau, qu’il ait quelques commencemens d’orthographe ou qu’il sache à peine écrire, peu importe, il a la dignité, j’allais dire la majesté de la profession ; même quand la mise et les occupations dans lesquelles on le surprend ne paraissent pas faites au premier abord pour en donner l’idée, l’air et le ton vous l’apprendront dès que vous aurez à parler au citoyen commissaire. En voici un qui ne compte guère plus de vingt ans. D’où vient-il ? de quel atelier sort-il ou de quel club ? Demi-bourgeois, demi-ouvrier, il parle avec une autorité pleine de force aux récalcitrans du « respect dû aux lois. » Les lois, ce sont les décrets de ces messieurs. En voici un autre d’un âge moins tendre. Le citoyen qui l’aborde a peine à reconnaître un fonctionnaire dans l’individu qu’il trouve en train de balayer. « Où est M. le commissaire ? » La morgue hautaine et le ton bourru du personnage ne permettent pas longtemps qu’on en ignore, bien qu’il oblige l’interlocuteur à garder son chapeau, ne voulant pas, dit-il, être traité comme un empereur. Celui-là aussi a le fanatisme de la loi. Un propriétaire pauvre vient se plaindre qu’un locataire plus riche que lui, abusant des décrets de la commune, refuse de payer son terme. Il n’entre pas dans ces arguties, dans ces chicanes de mauvais citoyen, et c’est au nom de la loi et presque avec outrage qu’il renvoie le plaignant. Est-il rien qui vaille le billet qu’a laissé au fond des cartons un autre de ces magistrats municipaux dans ces termes inimitables que la caricature même n’aurait pas inventés : « reçu du capitaine d’état-major Simonet vingt-neuf détenus et trente-neuf colis, dont un saint ciboire, arrêtés au petit Vanves par l’état-major du général La Cecilia ? »

Par quelles particularités étranges s’accusent le culte et l’abus de la force ! C’est la petite histoire après la grande, non moins instructive. Honnêtes et tranquilles bourgeois qui croyez que, dans ces momens d’anarchie, les têtes empanachées sont, comme dans la fable, les seules qui courent des risques, détrompez-vous ; les plus obscurs citoyens paraissent à chaque instant exposés à des avanies. Que de plaintes de gens qui eurent à subir de mauvais traitemens