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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/892

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bataille, conduisant vers un de nos modernes colosses, non plus un brûlot contrarié par le vent, arrêté par le calme, mais un de ces navires, rapides et maîtres de leur manœuvre, dont le seul attouchement peut ouvrir dans le flanc abordé des brèches de plusieurs mètres, il y aurait péril sérieux à l’attendre, manœuvre délicate et précise à faire pour lui échapper. — Ces bateaux-torpilles, dira-t-on, combien n’en coulera-t-on pas d’un seul coup de canon, combien n’en écrasera-t-on pas sous sa proue ! — La chose sera moins facile qu’on ne pense. Le corps de bataille, la flotte cuirassée sera là pour protéger la flottille. Les brûlots n’ont jamais agi seuls. Le meilleur amiral était autrefois celui qui savait le mieux les couvrir, les placer dans la position la plus favorable, les faire donner au moment le plus opportun. Il en sera de même aujourd’hui. Il en était ainsi dans les mers du Levant quand Miaulis et Sachtouris livraient bataille aux flottes de Khosrew et d’Ibrahim. J’ai toujours tenu pour ma part les marins grecs, — je ne parle pas, bien entendu, des pirates, — en très haute estime. Ils ont plus fait pour la délivrance de leur patrie que toutes ces phalanges de klephtes et d’armatoles, dont le dévoûment se montra souvent si capricieux. Dans leurs exploits cependant, c’est moins le courage et le patriotisme qui me touchent que l’admirable habileté professionnelle dont je les vois faire preuve. On ne sait pas assez quels liens étroits établit entre tous les hommes de mer l’amour du métier. L’habileté d’un rival provoquera plus souvent nos applaudissemens que notre envie ; celle d’un ennemi même nous fera oublier un instant la haine qu’il nous inspire. Au combat de Navarin, la manœuvre de l’Armide enthousiasma l’équipage du Talbot. Les matelots anglais, abandonnant leurs pièces, montèrent dans les haubans pour saluer la frégate française de leurs acclamations. C’est à un sentiment semblable qu’on verra plus d’un d’entre nous obéir quand on lui racontera tant de merveilleux faits d’armes accomplis avec les plus chétifs navires : Chio, Ténédos, Nauplie, Négrepont, Samos, la rade de Tchesmé, le canal de Cos, Alexandrie. Ce ne sera pas alors le philhellène, ce ne sera pas l’ennemi avoué ou secret de la Sublime-Porte, ce sera le marin qui ne pourra se défendre d’une émotion soudaine, et qui viendra jeter au milieu de la mêlée un cri d’admiration et un hourrah d’encouragement pour la Grèce.


E. Jurien de La Gravière.