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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/887

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Turcs, en dépit du traité, se feront tirer l’oreille, j’ai conseillé de laisser nos troupes en Morée jusqu’à ce que tout fût fini. »

La brigade d’occupation placée sous les ordres du général Schneider se composait de quatre régimens, le 27e, le 42e, le 54e et le 58e. Elle fut stationnée à Navarin, à Modon et à Patras. Son rôle ne laissa pas d’être parfois difficile. Il ne nous fut pas possible en effet de nous désintéresser aussi complétement que nous l’aurions voulu des dissensions intérieures de ce malheureux état agité par tant de factions. L’établissement d’une monarchie put seule, après quatre années de séjour en Grèce, nous relever de cette mission sans profit. On eut d’ailleurs quelque peine à trouver un prince étranger qui consentit à venir se coucher dans ce lit de Procuste. La conférence de Londres avait repris ses travaux. Les décisions qu’elle émettrait devaient être souveraines, car l’article 10 du traité d’Andrinople obligeait la Sublime-Porte à les accepter comme un ultimatum ; mais déjà la Russie semblait mettre moins de zèle à défendre les intérêts de ses anciens protégés. Halil-Pacha, qui pendant la guerre commandait les troupes régulières de l’armée turque, venait d’être envoyé, en qualité d’ambassadeur extraordinaire, à Saint-Pétersbourg. Le comte Orlof arrivait de son côté à Constantinople vers la fin du mois de novembre 1829 pour complimenter le sultan. Les liens se resserraient entre les deux adversaires, oublieux de leurs longues querelles.

L’idée d’une tutelle russe n’avait plus rien qui parût effaroucher le divan ; peut-être aussi commençait-on à penser à Saint-Pétersbourg qu’il y aurait quelque imprudence à laisser par des acquisitions trop vastes s’enfler l’orgueil du peuple émancipé. L’empire des Paléologues n’avait passé sous l’entière domination des sultans qu’après avoir vécu pendant près d’un siècle de leur tolérance. Si les Turcs devaient un jour retourner en Asie, on pouvait bien à Saint-Pétersbourg juger inutile de leur créer d’avance des héritiers. La diplomatie moscovite a généralement commis peu de fautes, et on peut dire, sans crainte, je crois, de se voir démentir, qu’il n’en est pas dont les vues portent plus juste, dont les calculs embrassent un plus vaste horizon. « Ces gens-là, disait le comte Guilleminot, sont à la fois caressans et forts. » Faut-il croire, comme on l’a tant de fois affirmé, que déjà la France et la Russie ébauchaient un projet de convention qui eût permis au tsar de réaliser le rêve éternel des Russes en échange d’une complaisance semblable pour nos vœux naturels d’agrandissement ? Serait-il vrai que la résistance inattendue de la Prusse et peut-être aussi la révolution de juillet firent seules avorter ce dessein ? Je n’essaierai pas de pénétrer de si grands mystères ; je me borne à constater que, lorsqu’il s’agit dans