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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/877

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spectres ambulans, a dit un témoin oculaire, ils souffrent sans se plaindre. » Ces malheureuses troupes partaient enfin, laissant derrière elles « des campagnes couvertes de ruines, des terres incultes, des arbres mutilés ou noircis par le feu, des habitans déguenillés, pâles et souffrans, obligés de bivouaquer près de leurs toits renversés. » Voilà de quel prix se paie trop souvent la gloire. Le 1er octobre, le général Maison offrait au pacha égyptien le spectacle d’une grande revue française. Ibrahim parcourut nos lignes avec la dignité propre aux gens de sa race et de sa religion, qui mettent leur orgueil à ne s’étonner de rien. Plus d’une fois, ses remarques portèrent juste et dénotèrent un esprit principalement tourné vers les choses militaires. Au dîner qui suivit la revue, son attitude ne trahit ni mécontentement ni embarras. Il cédait à l’Europe ; cette circonstance seule suffisait à consoler son amour-propre. Il ne put néanmoins s’empêcher d’observer combien il était difficile de faire fonds sur une politique qui, « après avoir été rétablir la servitude en Espagne, s’avisait de vouloir donner la liberté à la Grèce. » Ce dernier trait rapporté à l’amiral Codrington « le divertit beaucoup, » et faillit le réconcilier avec Ibrahim. « Pour un Turc, écrivait-il à son ancien collègue, le mot n’est pas mal trouvé. Cet Ibrahim, quelques reproches que nous ayons à lui faire, est certainement un homme très capable. »

Les navires égyptiens n’étaient pas arrivés en nombre suffisant pour recevoir toutes les troupes arabes. L’amiral de Rigny nolisa 27 navires français qui emportèrent le reste de cette misérable armée. Le 9 octobre 1828, Ibrahim rentrait à Alexandrie après une absence qui avait duré plus de trois ans. « Il s’est plaint à son père, écrivait à l’amiral le commandant de la Circé, M. Duval d’Ailly, de ce que vous aviez trop pressé son embarquement. Méhémet-Ali ne m’a pas fait l’accueil qu’il me faisait auparavant, et j’ai cru remarquer qu’il n’était rien moins que satisfait. Ibrahim a eu l’air encore plus froid. » Un peu de réflexion suffit pour dissiper ce nuage et pour ramener le vice-roi à de meilleurs sentimens. En dépit des précautions dont il avait enveloppé sa retraite, Méhémet-Ali ne pouvait se dissimuler que son crédit à Constantinople recevrait, des négociations suspectes dans lesquelles il était entré, une assez forte atteinte. Il lui fallait donc chercher sinon des alliés, du moins des protecteurs bienveillans au dehors. L’Angleterre ne lui eût offert qu’un changement de vasselage, la Russie était en guerre ouverte avec l’islam ; il n’y avait que la France sur laquelle le vice-roi pût avec quelque confiance s’appuyer. Ses instincts et ses sympathies se trouvèrent à ce sujet d’accord avec les conseils de la politique.

Influens en Égypte, maîtres de la situation en Grèce, il fallait