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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/87

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livrer à la production la plus élémentaire, qui se contente à la rigueur des procédés les plus grossiers, celle des céréales, quitte à chercher au loin, sur les places de l’Occident, des consommateurs et des prix qui lui font défaut dans son voisinage. C’est une production peu coûteuse et néanmoins peu lucrative : les prix sont toujours faibles sur les marchés d’exportation. Tous les pays exportateurs de blé n’ont qu’une agriculture misérable. L’importation du blé, qui suppose des prix élevés, implique aussi une agriculture florissante, car l’agriculture ne délaisse au commerce extérieur le soin de pourvoir à une part des besoins de la consommation que pour se livrer à d’autres cultures plus productives. Importation, prix élevé, grande richesse agricole, toutes ces choses vont de front ; exportation, faiblesse des prix, culture en enfance, tout cela marche ensemble. L’Angleterre, la Hollande, la Belgique et la Suisse, qui constituent avec la France l’ensemble des pays importateurs de blé, sont les plus riches pays de culture qu’il y ait sur notre continent. La jachère, biennale ou triennale, n’y occupe plus qu’un territoire peu étendu, qui se restreint de jour en jour devant les progrès de la culture alterne. L’Espagne, l’Italie méridionale, la Hongrie, l’Algérie, la Russie, qui envoient des blés sur le marché de l’Occident, n’ont que des systèmes de culture avec jachère et même avec des repos beaucoup plus prolongés.

On voit combien nous sommes loin des théories qui ont si généralement cours sur la vie à bon marché, comme conséquence nécessaire du développement de la richesse et des progrès de l’agriculture. L’expérience a beau enseigner que la cherté des subsistances, loin de diminuer par l’accumulation des richesses, augmente au contraire avec les progrès de la culture ; l’observation a beau démontrer que le bon marché des denrées alimentaires ne se rencontre que dans les pays arriérés et pauvres, beaucoup de personnes n’en persistent pas moins à dire que le progrès consiste à produire à bon compte et à vendre peu cher, pour amener enfin l’ère tant désirée de la vie à bon marché. C’est là une chimère qu’il faut renoncer à poursuivre. La richesse est le fruit de l’abondance et de la variété des produits ; mais, comme tous ces produits s’échangent les uns contre les autres, les denrées alimentaires ont d’autant plus de valeur qu’elles trouvent plus de facilités à s’échanger, c’est-à-dire plus de produits de toute nature contre lesquels on ait la possibilité d’en faire l’échange. Loin de marcher de front avec la richesse, qui implique une activité féconde, une demande impérieuse, une consommation exigeante, la vie à bon marché ne comporte que l’absence de moyens d’échange, c’est-à-dire la privation et la misère. C’est dans les campagnes reculées que la vie à bon marché se ren-