Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/831

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


croquis sont innombrables, et au bas de chacun on pourrait écrire sans crainte : ressemblance certaine, mérite qu’on n’oserait pas toujours attribuer aux peintures de caractères les plus renommées. Quand je lis Saint-Simon par exemple, je ne suis jamais sûr que le personnage qu’il me présente ne soit pas, comme dirait un Allemand, une création subjective de ses passions et de ses haines objectivée par la force de sa volcanique imagination. Les personnages de Saint-Simon sont toujours vrais selon la nature, donc possibles ; quant à affirmer qu’ils sont toujours vrais selon l’histoire, c’est une témérité devant laquelle je reculerais plus d’une fois. En outre, comme Saint-Simon veut toujours peindre des hommes plus que ce qui s’en voit, ce qui s’en peut saisir, et que pour pénétrer ce fond secret de l’être moral, qui est si bien caché que chacun de nous l’ignore, il n’a d’autre instrument que son imagination, il est singulièrement apte à tenir pour vrai ce qu’il suppose, en sorte qu’il a dû lui arriver plus d’une fois de peindre un personnage à côté au lieu de peindre le personnage réel. C’est ce personnage à côté, ce personnage possible que nous ne rencontrons jamais dans les croquis de Mme de Sévigné, car elle ne cherche pas, elle, à peindre de ses personnages plus que ce qui s’en voit et s’en peut saisir, car elle ne peint pas avec ses passions, mais avec ses affections et ses habitudes. Tout ce qu’elle a d’imagination, elle l’emploie à rendre uniquement ce qu’elle voit et ce qu’elle comprend : aussi n’avons-nous jamais un doute, une incertitude sur la vérité des caractères qu’elle nous décrit. Comme elle les saisit presque toujours sur le fait de la vie pour ainsi dire, sa plume en deux ou trois traits nous les livre dans leur originalité et avec une intimité telle que nous ne pourrions les mieux connaître après une familiarité de dix ans. Les lettres écrites de Vichy contiennent plusieurs de ces croquis ; nous voulons en détacher deux qui permettront plus particulièrement au lecteur de saisir sur le vif le talent de Mme de Sévigné en ce genre. « Mme de Brissac avait aujourd’hui la colique ; elle était au lit, belle, et coiffée à coiffer tout le monde : je voudrais que vous eussiez vu l’usage qu’elle faisait de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et des bras, et des mains qui traînaient sur sa couverture, et les situations, et les compassions qu’elle voulait qu’on en eût ; chamarrée de tendresse et d’admiration, je regardais cette pièce, et je la trouvais si belle que mon attention a dû paraître un saisissement dont je crois qu’on me saura fort bon gré… En vérité vous êtes une vraie pitaude quand je pense avec quelle simplicité vous êtes malade… » N’est-ce pas un portrait achevé en quelques lignes, et tout l’art du monde y pourrait-il ajouter quelque chose ? Comme cela est jeté d’un crayon hardi ! Comme les mouvemens de la plume suivent et imitent avec naturel les mouvemens de la scène, et avec quelle force et quel