Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/755

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Ah ! m’écriai-je en sautant comme un jeune cheval qu’on met en liberté. Il a raison, le digne homme ; je recommence à l’aimer de toute mon âme.

Ma joie était si naïve que ma mère ne put se défendre d’en rire.

— Me pardonnes-tu, dit-elle, de ne t’avoir pas dit plus tôt ce résultat que j’avais si bien prévu ? Il y a quinze jours que je le connais, mais je voulais être sûre qu’il n’y avait rien de sérieux dans ton amour.

— Si fait, cela a été sérieux ! J’ai beaucoup lutté, j’ai follement souffert ; mais ce n’était ni profond, ni durable, et je ne me faisais pas d’illusions sur mon compte. Je le sais à présent, je le sentais dès lors, je ne puis donner mon âme qu’à une femme comme ma sœur ou comme toi. Que veux-tu ? J’ai été trop gâté à la maison ! Mais dis-moi comment M. Brudnel compte agir à mon égard ou comment je dois agir avec lui. Me demande-t-on de reprendre ma parole ?

— On te la rend purement et simplement. Ces explications seraient délicates et pénibles. J’ai exigé qu’il n’y en eût aucune entre les personnes intéressées, ni verbalement, ni par lettres. Tout doit passer par mon intermédiaire, qui n’aura rien de blessant, je l’espère, pour aucun de vous. Je suis donc le fondé de pouvoirs de sir Richard, et je te demande de sa part si tu verras avec satisfaction son mariage avec Mlle Perez.

— Oui, oui, certes ! Réponds-lui bien vite ; dis-lui que je lui demande mille fois pardon d’avoir troublé son intérieur, et que je ne reverrai jamais mistress Brudnel.

— Il n’exige pas cette promesse. Il me paraît au-dessus de toute jalousie.

— Il ne l’aime donc pas ? Voyons, décidément l’aimait-il quand j’ai failli la lui enlever ?

— Il l’aimait et il l’aime, non pas d’un amour de jeune homme enthousiaste, encore moins avec une jalousie de vieux libertin. Sir Richard est un homme chaste malgré de grands entraînemens dans le passé. Il aimait cette enfant comme si elle eût été sa fille, elle lui donnait l’illusion de la paternité. Il la savait malade depuis longtemps, menacée de mort si elle se livrait à la passion. C’est pour cela qu’il l’a toujours cloîtrée dans sa maison, ayant expérimenté que l’ennui du couvent la tuerait aussi vite que les émotions de la liberté. Rien ne sera peut-être changé dans leurs relations. Que sait-on, et que nous importe ? Le mariage est une réhabilitation qu’il lui offre et qu’elle accepte avec joie. Elle sera Mme Brudnel, qui ne demandera pas à être produite dans le monde et qui vivra à force de soins, de ménagemens et de gâteries dans une retraite agréable et luxueuse. Cette vie de campagne et d’intimité est éga-