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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/749

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— Oui, on la sait, répondit Jeanne, c’est un chagrin d’amour. On peut le dire ; il n’y a eu pour elle aucune aventure. Elle a fixé ses préférences et ses espérances sur un jeune homme qui ne l’a même pas su et qui n’avait jamais songé à elle. Le jour où il s’est marié, Louise est tombée dans cette mélancolie noire qui peu à peu est devenue une réelle aliénation. Les médecins disent que cette inclination contrariée n’a été que le prétexte fortuit qu’une imagination déjà égarée s’est donné à elle-même. Pourtant je me souviens d’avoir connu Louise enfant très raisonnable et très gaie. Qu’en penses-tu, toi ?

— Ne la connaissant pas, je n’en pense rien.

— Mais crois-tu qu’on puisse devenir folle d’un amour non avoué et non partagé ?

— Tout est possible pour les cerveaux faibles ; il suffit pour les troubler d’une fantaisie malsaine.

Involontairement, en parlant ainsi, je fus reporté, dans ma pensée, au temps où Jeanne, enfant, ne se croyant pas ma sœur, prétendait m’empêcher de me marier ; mais je ne lui fis point part de ce retour à un passé oublié probablement par elle, comme il l’avait été par moi depuis le jour où j’avais vu nos actes de naissance.

À ma grande surprise, Jeanne, soit qu’elle eût la même réminiscence, soit qu’elle eût tout simplement l’esprit frappé par la douloureuse rencontre de son ancienne compagne, me parla pour la première fois de ses idées sur l’amour.

— Peu de choses dans ma vie m’ont fait autant d’impression, me dit-elle, que le désespoir insensé de cette pauvre Louise. J’étais un peu son amie, même après le couvent, et elle m’avait confié, sans que j’y attachasse grande importance, sa prédilection pour M. Louvet. C’était un garçon très insignifiant, tu le connais de vue, et c’est déjà un gros petit commerçant assez laid et tout à fait nul. Quand j’ai vu la raison de Louise se perdre et que j’en ai su la cause, j’ai fait des réflexions qui n’étaient peut-être pas de mon âge. Louise était mon aînée, je n’avais, moi, que quinze ans. Maman doit s’en souvenir, je lui ai dit alors tout ce qui me passait par la tête.

— Je me souviens très bien, répondit ma mère avec tranquillité ; tu regardais l’amour comme une maladie de l’âme, et tu en avais une peur mortelle, à ce point que tu voulais te faire religieuse pour y échapper. J’ai eu beaucoup de peine à te faire comprendre qu’on ne contractait pas ce mal-là malgré soi et qu’il était très facile de s’en préserver, comme on se préserve des maladies physiques par un bon régime et de saines habitudes.

— Et tu m’as guérie de ma peur, reprit Jeanne, mais tu ne m’as