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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/747

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rais certainement, si on pouvait compter sur un avenir quelconque dans les choses humaines. Ne t’alarme donc plus, « ton amour ne lui a pas donné la mort ! » C’était une belle phrase, et je la regrette pour toi. Tu n’auras plus occasion de la placer dans le récit de ta romantique destinée.

« Mais cette guérison, que tu redoutes autant que tu la souhaites, ne compromettra pas ton avenir, je l’espère. L’odalisque n’a pas été si amoureuse de toi qu’il t’a semblé, ou bien elle a cédé à un caprice de l’imagination, comme tu cédais à la fougue de la jeunesse. Je crois qu’elle aime réellement M. Brudnel plus que tout au monde, ce qui me prouve qu’elle a plus de cœur que de sens. M. Brudnel l’épousera-t-il ? Je ne sais. Il le promet maintenant, il s’en fait un devoir ; mais je commence à douter qu’il ait de l’amour pour elle. Il a passé l’âge des entraînemens. Quel que soit le dénoûment, cela ne regarde plus qu’eux, et nous n’avons pas à nous en préoccuper.

« Présente à ta mère et à ta sœur mes plus profonds et affectueux respects. »

Après cette lettre, je me sentis heureux et libre comme je ne l’avais jamais été ; il semble qu’il faille avoir souffert pour connaître le prix de l’existence. Il faut aussi avoir un peu voyagé pour apprécier la valeur du pays où l’on a été élevé. J’aimais donc ma mère, ma sœur et mon pays comme je ne les avais jamais aimés, et dans la prévision d’une séparation définitive avec M. Brudnel je rêvai de m’établir à Pau. Le départ d’un des médecins nombreux qui se partageaient la clientèle, la mort d’un autre, les infirmités d’un troisième, me faisaient une petite place que je pouvais prendre et que je préférais infiniment à l’inféodation à un seul client. Ma mère voyait peu de monde autrefois, mais le talent de ma sœur tendait à augmenter le cercle de leurs relations ; elles jouissaient toutes deux de la haute estime et de la sympathie qu’elles méritaient.

Dès les premiers jours, je fus appelé chez quelques voisins. Je fus heureux dans mes prescriptions. J’avais appris assez d’anglais avec M. Brudnel pour que des familles anglaises fixées à Pau fussent satisfaites de s’entendre facilement avec moi et empressées de me recommander les unes aux autres. J’exprimai à ma mère le désir et l’intention de ne la plus quitter, et ce fut pour elle une grande joie.

— Tu gagneras peu dans les commencemens, me dit-elle, mais nous vivrons très bien quand même ; nous savons nous arranger, et je vois que tu n’as pas plus de besoins et de fantaisies que nous. Oui, oui, reste, et tu verras que tu seras heureux.

— Quand ce ne serait, dit Jeanne, que du bonheur que tu nous donneras.