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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/741

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— Pas encore, repose-toi aujourd’hui de ton voyage. Comment as-tu laissé ton digne patron ?

— M. Brudnel ? C’est vrai que tu le connais beaucoup à présent ?

— Mais oui ; il est venu nous voir deux fois, en allant à Bordeaux et en revenant ; cette fois-là il est resté trois jours avec nous.

— En vérité ? Maman ne me disait pas cela ! Et tu l’as pris en belle amitié, mon digne patron ?

— En grande amitié, il t’aime tant et il est si bon ! Je t’avertis qu’on l’adore ici. Parle-nous donc de lui et de… la señora.

— Quelle señora ? dis-je en regardant ma mère avec stupéfaction. Jeanne ne peut pas savoir…

— M. Brudnel, répondit ma mère avec calme, nous a parlé de son intérieur. En trois jours, quand on est sympathique les uns aux autres, on se dit bien des choses. Il nous a confié qu’il avait chez lui une fille adoptive qui n’était point sa femme comme on le supposait, mais qu’il comptait épouser pour témoigner de son estime pour elle. Il m’a raconté à moi l’histoire de cette jeune personne, cela m’intéressait parce que j’avais connu un peu son père, sous de mauvais rapports, je dois l’avouer ; mais ce n’est pas une raison pour que la señora Manoela ne soit pas une personne recommandable.

— Je suis sûre, moi, qu’elle est charmante, reprit Jeanne avec ingénuité. M. Brudnel ne peut faire qu’un bon choix. Tu la connais, Laurent, parle-nous d’elle.

— Cela ne peut vous intéresser que médiocrement, répondis-je, parlons plutôt de toi. Parle-moi musique ; as-tu fait de grands progrès ? — Et comme je voyais qu’elle allait insister sur le compte de Manoela, — Allons, repris-je, joue-moi quelque chose, j’ai soif de musique ; il y a si longtemps que j’en suis privé !

— Eh bien ! s’il faut te l’avouer, répondit-elle, il y a huit jours que je n’ai ouvert mon piano, pas depuis que j’ai joué pour M. Brudnel.

— Est-ce qu’il t’a dégoûtée de la musique ?

— Bien au contraire, mais enfin en musique comme en tout il y a des phases de recueillement…

— D’ailleurs il faut qu’elle s’occupe du dîner, dit ma mère, elle l’a promis, et pour aujourd’hui je consens à ne me mêler de rien, afin de rester près de toi. Va, ma Jeanne, il n’y a pas de temps à perdre, si tu veux servir à ton frère les mets qu’il aime.

Jeanne sortit joyeusement.

— Comme elle est transformée ! dis-je à ma mère. Cette gaîté, cette animation, je ne la reconnais plus ! qu’a-t-elle fait de ses habitudes de rêverie, de ses accès de mélancolie ?

— Tout cela s’est modifié ; peu à peu, sa santé est devenue florissante.