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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/740

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de tout ton respect. Je te demande deux ou trois jours pour causer avec toi et conclure.

— Tu veux attendre une nouvelle lettre de M. Brudnel ?

— Peut-être.

— J’ignorais qu’il fît chez nous la pluie et le beau temps.

— Tu les as faits chez lui bien davantage. Voyons ! ne te mords pas les lèvres, tu n’as pas de sang à perdre, tu es si pâle, mon pauvre enfant ! Je veux tout savoir, car on n’a pu me donner dans une lettre tous les détails nécessaires, et je ne puis encore me prononcer. Aie confiance, nous causerons à fond demain. J’entends ta sœur qui rentre de la promenade ; elle va être bien surprise. Je n’ai pas besoin de te dire qu’elle ne sait rien de tes aventures, et qu’il n’en faut pas laisser échapper un seul mot devant elle.

Jeanne entrait, son saisissement fut tel en me voyant qu’elle devint pâle ; mais tout aussitôt elle reprit ses fraîches couleurs et se jeta dans mes bras avec effusion. Je ne l’avais jamais vue si belle, si bien portante, si heureuse de me voir. Quel contraste avec la pâle et fiévreuse Manoela ! La vie coulait à pleins bords dans cette organisation privilégiée, mais c’était un flot tranquille et mesuré, parce qu’il était puissant et sans intermittence. Quelle sérénité d’intelligence dans ces yeux bleus, limpides comme un beau ciel ! Quelle franchise dans ce sourire pur qui éclairait tout le visage ! — Mon Dieu, lui dis-je, comme tu es embellie et bien portante ! La musique est un bon régime, je le vois.

— Il n’y a pas que la musique, répondit-elle en embrassant sa mère, il y a avant tout cette personne-là ! On dépérit quand on la quitte, car je vois que tu es maigre, toi ; tu as besoin de revenir au bercail. Nous allons te bien soigner. Je veux mettre moi-même la main au dîner, mère, tu le permettras ! Je ne me gâterai pas les doigts de pianiste, je te le promets, et quand je me les gâterais un peu !

— Tu t’occuperais de la cuisine, toi ? tu es donc bien changée ?

— Non, je suis née princesse, tu le sais bien, mais maman se fatigue à force de m’épargner. Il n’y a pas de princesse qui tienne. Il y a vingt ans et plus qu’elle me sert, il faut que cela finisse, et je prétends désormais la servir à mon tour… Tu vas m’aider ?

— À la cuisine ! Je n’y entends rien.

— À la cuisine, s’il le faut. Tu as pâli sur les livres, je le vois bien ; je vais te faire remuer et travailler comme un portefaix, je t’en avertis.

— Je ne demande pas mieux. Que faut-il faire ? Commande, je ne serai pas fâché de faire un peu le portefaix. Il y a si longtemps que je vis comme un prince ! Faut-il aller fendre du bois ?