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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/734

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confiance, comme elle disait, pour la première fois avec lui devant moi. Jusque-là, dans nos dîners du dimanche, je l’avais trouvée craintive et timide jusqu’à la niaiserie ; elle se livrait maintenant, elle questionnait hardiment, elle raisonnait à sa manière, elle disait : Je comprends cela, ou bien : je ne le comprendrai jamais ; ou encore elle faisait ses objections tantôt risibles de simplicité, tantôt fines et subtiles à la manière des enfans. Je compris seulement alors l’amusement que sa candeur et sa gentillesse pouvaient procurer à l’esprit élevé et sérieux de sir Richard. Pourquoi n’était-il jamais devenu amoureux d’elle ? Et s’il l’avait été, comme je m’obstinais malgré moi à n’en pas douter, pourquoi n’avait-il pas voulu l’épouser plus tôt ? Fallait-il prendre au sérieux ce singulier contrat entre sa sœur et lui ? Et n’y avait-il pas une raison plus matérielle encore qui avait fait redouter à sir Richard d’être une déception pénible après avoir été une séduction charmante ?

J’adoptai intérieurement cette conclusion, qui était la plus vraisemblable et qui m’expliquait pourquoi M. Brudnel avait sans doute voulu amener Manoela, par son genre de vie, à se contenter pour l’avenir d’une amitié paisible. Il l’avait quittée plongée dans l’indolence et rivée à l’existence facile et vide d’émotions qu’il lui avait faite. En son absence, j’avais apporté le trouble, la passion, la souffrance dans cette âme qu’il avait si habilement engourdie. Il devait me maudire, et j’étais forcé d’admirer le triomphe de sa force sur ma faiblesse.

Quand Manoela eut babillé avec animation, elle s’assoupit. Le soleil se couchait. La voiture nous ramenait à la villa. Manoela laissa tomber sa tête sur l’épaule de sir Richard, qui était dans le fond, auprès d’elle. — Mon cher, me dit-il avec un naturel exquis, je vois que cette enfant va dormir comme dorment les enfans, et je ne pourrais la soutenir sans fatigue. Prenez ma place ; ces choses-là sont de votre âge. — Il souleva doucement la tête de la dormeuse et me fit asseoir près d’elle, mais au bout d’un instant elle s’éveilla et se remit à parler avec vivacité, tout en se serrant contre moi avec ardeur. Je vis bien qu’elle reprenait la fièvre. Mon simple contact devait-il donc la tuer ?

Le lendemain, j’espérai m’être trompé, car elle fut beaucoup mieux dans la journée et tellement bien, le soir, que le départ fut décidé pour le jour suivant. Elle avait veillé sans fatigue à tous ses emballages, elle était ivre de joie de partir avec son amour de mari et son amour de père. Elle pensait qu’elle ne serait jamais séparée de l’un ni de l’autre, et j’avais réussi à ne pas troubler son illusion. Je la vis si bien que je la crus guérie en arrivant en France.