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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/731

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— Eh bien ! qu’est-ce donc ? me dit-il en souriant et en regardant à la fenêtre ; pourquoi n’allez-vous pas voir votre malade, docteur négligent ? On vous a fait signe qu’elle souffrait, portez-lui mes complimens. J’ai beaucoup de lettres à écrire, je ne puis vous accompagner.

— Je n’irai pourtant chez elle qu’avec vous, répondis-je.

— Pourquoi ?

— Parce que l’agitation où je suis me ferait parler trop ou pas assez. Je veux rester maître de moi-même ; chaque mot dit hors de votre présence me semblerait aggraver ma faute.

— Eh bien ! mon enfant, reprit-il avec bonté, puisque la passion est si violente et votre fierté si scrupuleuse, allons ensemble voir la malade, et soyons gais pour qu’elle se rassure. J’écrirai plus tard.

Il passa un habit, prit mon bras et entra gaîment au jardin. Il alla baiser la main de Manoela, puis, prenant à part la Dolorès, il s’éloigna pour ne pas gêner, disait-il, la consultation médicale. Je trouvai ma malade assez compromise, bien qu’elle ne se rendît compte de rien. Elle avait la fièvre, et elle le niait ; son regard extatique, rivé sur le mien, semblait me dire : De quoi donc t’occupes-tu ? Parle-moi d’amour, qu’importe que j’en meure ?

Je n’osais provoquer ce genre d’émotion. Il me semblait qu’il lui était nuisible et pouvait devenir funeste. — Il faut vous calmer, lui dis-je, il le faut absolument.

— Mais je suis guérie, dit-elle avec un sourire languissant qui m’effraya. Je ne sens plus aucun mal, il n’y a plus de place en moi que pour le bonheur. Quel médecin es-tu, si tu ne vois pas que je n’existe plus que pour aimer ? Pourquoi es-tu triste ? Est-ce que tu crois que Richard nous en veut ? Tu ne le connais pas, il est si bon et si sage ! Il a dû te parler ce matin de nos projets. Pourquoi ne m’en dis-tu rien ?

— Nos projets sont hors de discussion, répondis-je, il les accepte avec la magnanimité d’un grand cœur ; mais ne craignez-vous pas qu’il n’en souffre un peu ? Et la délicatesse ne nous commande-t-elle pas de nous contenir et de savoir attendre ? Je dois aller chercher le consentement de ma mère ; jusqu’à mon retour, me promettez-vous de ne songer qu’à vous rétablir ?

— Je ferai tout ce que vous me prescrirez ; mais vous croyez donc que M. Brudnel me regrette ? Pourquoi ? Nous ne le quitterons pas, n’est-il pas vrai ? Rien ne sera changé à la vie qu’il s’était arrangée. Nous le soignerons, nous le dorloterons, il aura deux enfans qui s’entendront pour le rendre heureux. Et puis sa fille ! vous savez bien qu’il a parlé d’une fille, et je suis sûre, moi, qu’il ne songe qu’à elle. Il l’amènera, nous la chérirons aussi. Je me ferai sa com-