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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/728

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çonnez-vous de feindre un regret que je n’éprouve pas ? Ne me suis-je pas expliqué hier assez nettement ? Ma parole n’est-elle plus rien à vos yeux ? Ah ! c’est fatal, il y a une femme en cause, et si nous n’y prenons garde, nous allons nous haïr. Je partirai dès demain.

— C’est moi qui dois partir, lui dis-je avec fermeté. Plus vous mettez de passion dans votre légitime orgueil, plus je sens que je suis coupable et qu’au fond du cœur vous me méprisez. Vous m’aviez confié Hélène, vous disiez votre Hélène ! Je ne devais pas la regarder, je ne devais pas recevoir ses confidences, je ne devais pas être ému, enfin je ne devais pas m’éprendre d’elle ! Sachez bien que je me condamne absolument et que je veux m’en punir, dussé-je laisser ma vie dans cet effort suprême ! Je vous quitte, recevez mes adieux et pardonnez à Manoela. Elle n’est pas coupable, elle vous aimait, c’est moi qui lui ai fait répudier cet amour comme une honte ; oui, c’est moi, avec cette perversité d’égoïsme que le désir aveugle suggère aux meilleures consciences, c’est moi qui l’ai fait rougir de sa situation, et qui, en affectant de la dédaigner, lui ai laissé voir la jalousie, par conséquent la passion qui me dévorait. Et puis cette Dolorès, qui la gouverne et que je hais, nous a poussés malgré nous dans l’abîme. Elle a réussi à nous persuader que vous seriez très heureux de vous dégager, et le dépit, oui, très probablement le dépit a jeté Manoela dans mes bras ; mais vous savez tout : puisque vous nous observiez, vous savez que nous n’avons échangé que des paroles…

— Et des baisers ! reprit sir Richard en riant, beaucoup de baisers !

— Oui, des baisers que vous pouvez bien oublier, puisque vous aviez oublié ce qui s’est passé à Pampelune. Vous seul connaissez assez Manoela, ses grandeurs et ses défaillances, son irréflexion, sa spontanéité, les dangers de son isolement, pour être d’une indulgence absolue. Vous lui pardonnerez, vous dis-je, et elle vous aimera encore, elle m’oubliera !..

— Si vous n’aviez la poitrine pleine de sanglots, répondit sir Richard d’une voix attendrie, je croirais que vous vous repentez des engagemens que vous avez pris envers elle ; mais je vois bien qu’elle vous est chère et que vous voulez répondre à mon prétendu héroïsme par un héroïsme réel. Allons, tranquillisez-vous, mon enfant. Dolorès est une personne plus précieuse que nuisible. Au milieu de son espionnage, elle a une qualité qui doit lui mériter le pardon : c’est son attachement vrai, son dévoûment sans bornes à sa jeune maîtresse. Ce dévoûment lui donne au besoin le courage de la franchise, car elle ne m’a pas caché qu’elle avait travaillé