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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/713

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moins, lorsqu’une ordonnance de la reine est venue subitement le dissoudre, en convoquant le nouveau parlement, qui va être élu pour le 5 mars. Comme personne ne pensait à mal en ce moment, à la veille de la session, la surprise a été grande. Les adversaires du cabinet ont parlé de coup d’état, d’autres, plus avisés ou prenant la question moins au tragique, ont parlé de coup de théâtre. Évidemment il y a eu de l’imprévu et même quelque chose d’inusité dans la manière dont a éclaté cette résolution que personne ne croyait si prochaine, qui s’est annoncée par un manifeste de M. Gladstone avant d’être officiellement connue par la divulgation de l’acte de la reine. Sous ce rapport, c’est peut-être effectivement un coup de théâtre, c’est sans doute aussi un coup de hardiesse et d’habileté du premier ministre d’Angleterre ; ce n’est une surprise que si on le veut bien, ce n’est point en définitive un fait extraordinaire dans les conditions parlementaires qui se sont dessinées depuis quelques mois. Déjà dans le courant de l’année dernière, à l’occasion du bill de l’université d’Irlande, M. Gladstone avait vu diminuer la majorité qui l’avait si longtemps soutenu ; il avait même un instant donné sa démission, et il n’avait repris la direction des affaires qu’après une tentative inutile de M. Disraeli pour former un ministère conservateur. M. Disraeli ne se sentant ni en position de gouverner avec le dernier parlement, ni en mesure de conseiller à ce moment la dissolution, M. Gladstone avait repris le pouvoir ; il n’avait pas vu sa majorité se reconstituer et les malaises parlementaires diminuer. Quelques-unes des élections partielles les plus récentes ont même laissé l’avantage au parti conservateur. Les difficultés de la session dernière allaient probablement se reproduire dans la session nouvelle ; on aurait marché péniblement, d’autant plus qu’il y a quelques affaires assez maussades, comme cette guerre engagée, en dehors de toute sanction parlementaire, sur les côtes d’Afrique, contre les Achantis. C’est alors que M. Gladstone s’est décidé à tenter l’épreuve du scrutin pour éclaircir la situation.

Le coup était habile, puisqu’il a un moment déconcerté les adversaires du cabinet en les provoquant à l’improviste, en leur causant une surprise peu agréable que M. Disraeli n’a pu dissimuler dans son adresse aux électeurs du comté de Buckingham. Réussira-t-il ? Il est certain que M. Gladstone, malgré sa force et son ascendant, a mis contre lui des instincts religieux toujours vivaces, des intérêts puissans ; depuis qu’il est au pouvoir, il n’a pas donné beaucoup d’éclat à la politique extérieure de l’Angleterre, et il peut s’attendre à une rude guerre de M. Disraeli, s’armant contre lui de tous les griefs du sentiment national aussi bien que du sentiment conservateur ; mais il a pour le moment de quoi faire une diversion singulièrement heureuse. L’habileté de M. Gladstone n’a pas été seulement de surprendre ses adversaires en leur laissant si peu de temps pour se reconnaître ; elle a été surtout de choisir une heure où il peut se présenter au pays dans les conditions d’une prodigieuse prospé-