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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/702

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malveillantes, on devine aisément ce qu’elle dut être dans ceux où nous ne pouvions avoir le droit et encore moins le désir d’être jugés avec indulgence. Je n’insisterai donc pas sur le contre-coup humiliant que ces défis insensés devaient trouver à Berlin. Je me contenterai de dire à ce propos que, si ces défis y avaient passé inaperçus, comme on semble s’en être flatté par une illusion où il entre plus de candeur que de fierté, c’eût été par l’effet d’un dédain encore plus blessant que la colère.

La seule chose qui doive surprendre dans un pareil résultat, c’est qu’on n’ait pas su le prévoir. Combien de fois n’a-t-on pas signalé le danger, combien de fois n’a-t-on pas averti, supplié les auteurs de ces provocations sans parvenir à les convaincre, — aberration vraiment inconcevable et possible seulement dans un pays où l’on rencontre à chaque pas les dons les plus brillans de l’esprit unis dans le même homme à la plus incurable stupidité ! Soit, avons-nous entendu dire, ces manifestations étaient compromettantes et regrettables ; mais est-ce donc un crime de se tromper ? Fallait-il recommencer les procès de tendance, sévir contre une presse après tout dévouée à l’ordre ? Fallait-il traduire devant les tribunaux des membres de l’épiscopat ? Non, il vous suffisait de ne pas laisser croire que vous étiez de connivence avec eux. Une fois cette preuve faite, vous n’auriez pas même eu besoin de suspendre un journal. Nous ne sommes pas de ceux qui conseilleront jamais au gouvernement de se servir contre des évêques des armes légales que le concordat a mises à sa disposition. Nous estimons que l’apparence même d’une pression exercée sur une opinion religieuse est une chose mauvaise en soi. Les manifestes ultramontains n’auraient pas eu la moindre importance, si on ne les avait pas considérés comme l’expression prématurée, mais exacte, d’une arrière-pensée officielle. On devait donc se contenter de les désavouer ; mais le désaveu devait être spontané au lieu de paraître imposé. Il fallait leur infliger dès le début un blâme net et sévère au lieu de cette désapprobation équivoque et tardive dans laquelle on semble ne leur reprocher d’autre tort que leur inopportunité en leur demandant pardon de tant d’irrévérence, En présence d’une semblable attitude, jamais il ne fût venu à l’esprit de personne de rendre le gouvernement français responsable des visions de quelques têtes exaltées.

En tout ceci, la préoccupation du cabinet du 24 mai n’a été que trop visible. Il s’est laissé dominer exclusivement par des considérations de tactique parlementaire, par le désir de maintenir sa majorité compacte, par la crainte de perdre tout à fait des amitiés déjà douteuses. Mais un intérêt national ne mérite-t-il pas quelque égard,