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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/693

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Cette prétention, il faut le dire, n’était pas nouvelle. L’église de France, alors qu’on l’appelait encore l’église gallicane, n’avait jamais renoncé qu’en apparence à l’ambition de jouer un rôle politique. Elle n’avait jamais bien pris son parti au fond du cœur de cette grande transformation du monde moderne, qui vers la fin du XVIe siècle sépara nettement le domaine religieux du domaine politique. Elle n’avait jamais compris qu’imparfaitement le sens de ce prodigieux changement qui, au sortir des guerres de religion, permit à un cardinal comme Richelieu de tendre, — par-dessus la tête des Allemands, — sa forte main à un hérétique comme Gustave-Adolphe. Néanmoins tout en s’efforçant, chaque fois que l’occasion s’en présentait, de renverser l’œuvre pacificatrice d’Henri IV et de rétablir dans l’état la prédominance de l’élément religieux, l’église gallicane eut toujours le mérite, et c’est là son meilleur titre devant l’histoire, de rester éminemment nationale. Elle ne sépara pas son intérêt de celui du royaume, lui sacrifia parfois ses plus chers préjugés. Alors même que Louis XIV était le plus asservi à l’influence catholique, loin de l’abandonner dans ses démêlés politiques avec la cour de Rome, on la vit défendre successivement ce roi contre deux papes, Alexandre VII et Innocent XI.

À ce point de vue, l’église gallicane domine de très haut le système qui lui a succédé sans la remplacer. Elle a eu ses faiblesses, a servi plus d’un excès de pouvoir, mais dans ses jours de vertu comme dans ses jours de défaillance elle est jusqu’au bout restée française, a voulu identifier sa cause à celle de la nation. L’ultramontanisme au contraire a un tort qui lui sera difficilement pardonné dans la situation que les événemens nous ont faite, il ne peut pas avoir une politique nationale. Ainsi que son nom l’indique, ce n’est pas en France, mais à Rome, que ses partisans prennent leur mot d’ordre, c’est de Rome qu’ils attendent et reçoivent leurs inspirations ; ce n’est pas le pays, c’est Rome qui est leur premier souci et leur première passion. L’intérêt national leur est cher sans doute, mais c’est après tout un intérêt humain, et Rome le domine de toute la supériorité d’un intérêt divin. De là l’inconcevable insouciance avec laquelle ils compromettent le pays et le jetteraient, si cela dépendait d’eux, dans les aventures les plus insensées : leur sollicitude est ailleurs. Ils prétendent pourtant l’aimer, et peut-être l’aiment-ils en effet à leur manière ; on ne supprime pas à volonté un des sentimens primordiaux de l’âme humaine. Peut-être sont-ils, comme ils nous l’assurent, d’excellens patriotes, — seulement leur patrie est à Rome !

On voit par cette observation générale combien il est loin de notre pensée de vouloir impliquer le clergé de France tout entier