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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/658

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V.

À la même heure en effet, au moment où s’accomplissait sur les versans orientaux des Vosges le grand et funèbre drame de Frœschviller, la guerre éclatait sur la frontière de la Lorraine non plus par une vaine représentation militaire, comme celle de Sarrebruck, mais par un vrai combat, qui ouvrait une autre partie de la France à l’invasion. Tout en paraissant un peu embarrassé du retentissement ridicule que quelques journaux avaient donné à cette médiocre aventure du 2 août, à cette reconnaissance qui n’avait rien reconnu, l’état-major de Metz y attachait peut-être encore trop d’importance. Il se reposait tout un jour sur le puéril succès de cette « jolie affaire, » sans voir plus clair dans la situation. Il avait une idée si peu exacte de la réalité que le 4 août le maréchal Lebœuf pouvait écrire bien naïvement ou bien légèrement au général Frossard : « Il est possible que l’ennemi nous attaque bientôt sur la Sarre. Ce serait une heureuse chose qu’il vînt nous offrir la bataille avec 40 000 hommes sur un point où nous en avons 70 000 sans compter votre corps d’armée. » La nouvelle de Wissembourg, survenant tout à coup, avait troublé ces rêves stratégiques, et devait donner des inquiétudes sur la Sarre, puisqu’on pouvait bien penser que le prince royal ne s’avançait pas seul.

Alors on avait pris des mesures nouvelles, on avait improvisé ce double commandement du maréchal de Mac-Mahon en Alsace, du maréchal Bazaine en Lorraine, qui, créé plus tôt, exercé avec autorité, avec résolution par ceux qui en étaient investis, aurait pu changer la face des choses. Par malheur, c’était surtout en Lorraine un commandement plus apparent que réel sous les yeux de l’empereur, qui ne laissait pas de donner des ordres et de régler la distribution des forces militaires. En définitive, dans cette distribution telle qu’elle existait le 5 au soir, le 4e corps Ladmirault était maintenu à Boulay. Le maréchal Bazaine, qui était censé commander le 2e et le 4e corps avec le 3e avait ses propres divisions un peu partout, la division Montaudon à Sarreguemines, la division Metman à Marienthal, la division Castagny à Puttelange, la seule division Decaen à Saint-Avold, qui restait le quartier-général. Le 2e corps Frossard était en avant, au-delà de Forbach, assez peu lié au reste de l’armée. Quant à la garde, elle était à Courcelles, à 25 kilomètres en arrière de Saint-Avold. On avait cru peut-être faire une concentration en maintenant une dissémination dangereuse, et le maréchal Bazaine, soit indécision, soit mécontentement de la situation fausse qu’on lui faisait, semblait peu préoccupé de suppléer par son initiative à