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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/631

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I.

Que voulait-on dire lorsqu’on assurait qu’on était prêt militairement pour cette guerre que la diplomatie venait de brusquer en quelques heures ? Quel était le rapport réel des forces qui allaient se mesurer ? Le maréchal Lebœuf, il faut l’avouer, n’avait nullement laissé ignorer au conseil ce qu’il entendait par ce mot prononcé avec une désastreuse légèreté : « nous sommes prêts ! » Il n’avait promis que ce qu’il pouvait à peu près tenir, — 250 000 hommes en quinze jours, 300 000 hommes en trois semaines. Sans doute ce n’était pas là toute l’armée française, qui comptait numériquement sous les drapeaux, en réserve ou en congé, 567 000 hommes, qui pouvait s’élever à plus de 700 000 hommes avec les contingens de 1869 et de 1870, à plus de 1 million d’hommes avec la garde mobile créée par la loi du 1er février 1868. Seulement ces chiffres étaient un mirage bien plus qu’une réalité ! La garde mobile n’existait pas, ou du moins elle n’était qu’ébauchée dans le nord et le nord-est ou à Paris. Le contingent de 1869 n’était pas même encore appelé au 15 juillet. Le contingent de 1870, récemment voté, ne pouvait devenir disponible par un devancement d’appel qu’au 1er janvier 1871. Du vrai et sérieux noyau de l’armée permanente, il y avait de plus à retrancher tout ce qui avait une destination en Afrique, au corps d’occupation de Civita-Vecchia, dans la gendarmerie, dans les dépôts, dans le service intérieur, dans les places fortes, etc., plus de 230 000 hommes. Tout compte fait, de déduction en déduction, on tombait aux 300 000 hommes de campagne du maréchal Lebœuf, et, pour arriver à ce chiffre, on était réduit à déployer toutes les ressources dont on disposait, à jeter en toute hâte dans nos régimens appauvris d’effectifs des masses de réservistes, la plupart dénués d’instruction, ne sachant pas même se servir d’un chassepot. 250 000 hommes dans quinze jours, 300 000 hommes dans trois semaines, voilà le dernier mot de l’effort possible pour le moment. Au-delà, c’était l’inconnu et l’incertain. On avait une première ligne de bataille, on n’avait pas de quoi la renouveler ou la soutenir, car ce n’était pas sûrement avant quelques mois qu’on pouvait compter avoir refait des armées nouvelles avec des conscrits et des gardes mobiles. On recommençait cette campagne italienne de 1859 où, avec toutes les forces militaires de la France, après avoir conduit 250 000 hommes au-delà des Alpes, on n’avait pu amener qu’un peu plus de 100 000 soldats à Solferino, sans être même en mesure d’opposer une autre armée sur le Rhin, si c’eût été nécessaire.

N’importe, encore une fois on défiait la fortune, on ne désespérait