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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/624

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état et à son souverain. » Ainsi la légation de la Russie se chargeait de maintenir l’ordre en Suède : l’ambassade se changeait en un protectorat.

Gustave IV avait été l’objet des prévenances de l’impératrice, et toute la société prenait modèle sur elle. Catherine s’efforçait de mettre en lumière les belles qualités qu’elle se plaisait à prêter au comte de Haga. Cette lumière ne lui était pas toujours favorable. Hautain, mélancolique, taciturne, sa dissimulation naturelle s’augmentait encore des incertitudes de sa politique. La beauté de la grande-duchesse Alexandra parut faire une vive impression sur cette âme resserrée et impénétrable, cuirassée d’ennui et de défiance. Catherine écrivait toute joyeuse à Budberg que le comte lui avait formellement demandé la main de sa petite-fille, et même l’avait priée « de sonder la grande-duchesse si elle n’avait pas de la répugnance pour lui ; » mais, quand on en vint à discuter sérieusement les articles du mariage, les difficultés commencèrent. C’était le prétendu amoureux qui était le plus ardent à les soulever, tandis que le régent et les seigneurs de Suède semblaient travailler à les apaiser. Catherine entendait que sa petite-fille restât fidèle à la religion orthodoxe ; Gustave exigeait qu’elle embrassât le luthéranisme. Le roi invoquait les lois de son état ; l’impératrice trouvait autant de bonnes raisons pour empêcher la conversion de sa petite-fille au protestantisme qu’Élisabeth en avait trouvé pour lui persuader à elle-même de se convertir à l’orthodoxie. Lors des mariages de Pierre III, Paul Ier, Alexandre, Constantin, avec des princesses allemandes, on avait fait sonner bien haut que la religion grecque et celle de Luther ne différaient que dans la forme ; aujourd’hui que ce n’était plus d’une pauvre fiancée allemande qu’il s’agissait, Catherine II déclarait « qu’il ne convenait pas à une princesse de Russie de changer de religion. » Elle suppliait Gustave, au nom de Dieu, de ne pas troubler son bonheur et celui de sa fiancée en y mêlant de la théologie. Le roi paraissait touché et remerciait la tsarine avec un semblant de chaleur. Il devenait plus empressé tous les jours, écrivait-elle à Budberg, et souhaitait de voir aussi souvent qu’il pouvait la grande-duchesse Alexandra. » Enfin Catherine crut le moment venu de proposer qu’on fit les fiançailles selon le rite russe. Le régent, chargé d’en parler au roi, revint dire que son neveu y consentait. On fixa le jour, on fixa l’heure. Le jeudi 11/24 septembre 1796, les représentans des deux parties étaient rassemblés. On n’attendait plus que le roi et le régent. Tout à coup intervient un vrai dénoûment d’opéra comique. Le fiancé refuse de comparaître et ne veut plus entendre parler de fiançailles. Ce fut un éclat terrible. Toute l’après-midi, jusque dans la nuit, Catherine la