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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/608

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j’avais pu prévoir qu’elle s’évanouirait trois fois en partant, et qu’on l’amènerait sous les bras dans le carrosse, la seule considération d’exposer sa santé à d’aussi rudes épreuves m’aurait empêchée de consentir à ce voyage. La tendresse que vous me témoignez tous les deux, mes chers enfans, adoucit sans doute les peines que me cause votre absence ; mais la mienne vous dit et vous répète de revenir le plus tôt que vous pourrez, serait-ce de Pleskof, de Polotsk, de Mohilef, de Kief, de Vienne, car au bout du compte c’est sans raison valable que nous souffrons les chagrins d’une telle séparation. Ainsi, en consultant mon cœur et ma raison, je conclus que, si vous n’avez aucun plaisir à le faire, dès l’instant même vous preniez le parti de revenir sur vos pas en prétextant que c’est moi qui vous ai écrit de revenir me trouver. » N’est-il pas visible qu’elle cherche ici à dissiper ces craintes que, suivant le rapport de Harris, Panine s’était plu à jeter dans leurs âmes ? Elle a soin d’insister sur ce point, qu’ils ont librement entrepris ce voyage, qu’elle n’a fait qu’y consentir, qu’ils sont encore et seront toujours maîtres de s’arrêter. Elle cherche également à les tranquilliser sur cet autre point qui tenait le plus au cœur de la grande-duchesse. « L’inoculation n’a pas eu de suites fâcheuses. La petite vérole de Monsieur Alexandre va très bien ; les petits boutons s’en vont peu à peu… » Bientôt il est visible que la nouveauté des spectacles a fini par avoir raison de leur chagrin. La Pologne, Vienne, l’Italie, la France, les Pays-Bas, la Suisse, que de puissantes diversions ! Catherine, tout en consacrant une partie de ses lettres au bulletin de santé, aux progrès de ses petits-enfans, s’entretient avec son fils et sa bru sur tout ce qu’ils voient en chemin ; sur tout, elle porte de curieux jugemens. Sa correspondance est vive, enjouée, pleine de tendresse et, on pourrait le croire, sans arrière-pensée. « Je vous suis pas à pas ; la marcheroute est sur ma table ; tous les jours, je fais une ligne sous la couchée et la dînée, et je dis : Ils sont là ! Quoique au fond de mon cœur je ne serais pas fâchée de vous voir revenir, je ne puis cependant désapprouver votre persévérance à aller en avant, puisqu’une fois le dessein en est pris. » Quant à la jeune femme, dont on peut regretter de n’avoir pas les lettres, on devine que, soit qu’elle n’eût pas pour Catherine la même défiance que le grand-duc, soit affection, soit politique, elle s’étendait complaisamment sur ses impressions de voyage, et l’impératrice lui écrivait sur un ton tout à fait maternel. « Donnez un libre cours à votre plume chaque fois qu’elle sera en train de jaser… Que Dieu bénisse le babil de ma chère fille. » Sont-ils sortis de la vieille Russie, elle leur souhaite de continuer heureusement leur route par la Pologne, car « l’opinion générale des mauvais chemins et des mauvais gîtes de ce pays me donne l’appréhension que vous n’en souffriez. » À Varsovie du moins, ils pouvaient trouver