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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/597

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assurée que l’impératrice repousserait bien loin une telle proposition. Dans cette nouvelle journée des dupes, par un procédé renouvelé de Richelieu, la grande-duchesse raffermit sa position en menaçant de l’abandonner.

Elle se replie sur elle-même après cette funeste expérience. Elle consacre tout le temps que ne lui arrachent pas les vaines représentations de la cour à la lecture des grands écrivains français. Elle notait ses impressions, ses réflexions. M. Pékarski nous a fait connaître son cahier bleu de jeune femme. On y voit déjà poindre la grande Catherine avec les vastes idées de réforme qui ont fait d’elle l’idole des philosophes parisiens et l’un des plus dignes successeurs de Pierre le Grand. L’affranchissement des serfs la préoccupe déjà. « Il est contre la religion chrétienne et la justice, écrit-elle, de faire d’hommes qui apportent tous la liberté en naissant des esclaves. » Ces aspirations généreuses, mais encore mal définies, ne devaient pas être réalisées sous le règne de Catherine II ; ses idées sociales, comme celles de tant d’autres prétendans, restèrent, après son avénement au trône, dans la région des utopies philanthropiques. D’autre part, ces grands mots de liberté, de vérité, de raison, qu’elle fit pendant tout son règne retentir dans ses proclamations, — jusqu’au moment où la révolution française lui en apparut comme la menaçante réalisation, — l’ont déjà séduite dans sa monotone retraite de princesse héritière. Elle parle de tout cela comme un Vergniaud ; c’est une ode à la liberté qui s’élance vers le ciel à travers les voûtes inquisitoriales du palais d’Élisabeth : « Liberté, âme de toutes choses, sans vous tout est mort. Je veux qu’on obéisse aux lois, mais point d’esclaves ! Quand on a la vérité et la raison de son côté, on doit l’exposer aux yeux du peuple. La raison doit parler pour la nécessité. Soyez sûr qu’elle l’emportera aux yeux de la multitude. » Les maximes de tolérance chères au XVIIIe siècle, et dont elle devait éblouir toute l’école de Voltaire, ont aussi leur place dans ses rêves d’avenir : « respecter la religion, mais ne la faire entrer pour rien dans les affaires d’état, bannir du conseil tout ce qui sent le fanatisme… » L’importance nouvelle de l’industrie n’a pas échappé à la jeune princesse. « Cent petites villes tombent en ruines ; pourquoi n’y pas transporter dans chacune une fabrique, choisie selon le produit de la province et la bonté des eaux ? » La future fondatrice de tant de colonies agricoles, qui toutes n’ont pas également réussi, écrivait déjà : « La paix est nécessaire à ce vaste empire ; nous avons besoin de peuplades et non de dévastations ; faites fourmiller ces énormes déserts, s’il est possible. » L’empire de Catherine II, c’était la paix, avant son avénement. Pourquoi avons-nous à compter sous son règne trois guerres d’extermination contre les Turcs, trois en Pologne, deux en Suède, et une au moins en préparation contre