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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/547

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il y a trop de monde, on n’y verra rien, — et alors, sans vergogne, des hommes bien élevés, des femmes du monde qui exigent chez les autres des principes de délicatesse dont ils font bon marché pour eux, cachent dans leurs paletots ou sous leurs mantelets toute sorte d’articles sujets aux droits. Lorsqu’on leur fait une observation amicale à cet égard, ils répondent invariablement : C’est si ennuyeux d’attendre !

Pendant la durée de la chasse, c’est un véritable scandale, c’est à qui dissimulera le perdreau ou le faisan qu’il rapporte : bien souvent le hasard m’a fait voyager avec des chasseurs qui rentraient à Paris ; dès que le wagon pénétrait en gare, chacun cachait son gibier, et nul ne le déclarait. J’ai connu un avocat qui emportait toujours à la chasse la serviette de maroquin dans laquelle il mettait ses dossiers pour aller au palais ; elle lui servait à passer son gibier en franchise. Tout cela est fort blâmable, et je regrette que l’octroi ne fasse pas de temps en temps un bon exemple ; s’il veut frapper sur des gens que leur situation sociale met à l’abri du soupçon, il n’aura que l’embarras du choix. Ce que l’euphémisme administratif appelle une fraude est bel et bien un vol, pas autre chose. Voler 20 sous en ne faisant pas une déclaration exigée, ou voler 20 sous dans la caisse de l’état, c’est tout un. Je sais que, selon beaucoup d’individus qui passent pour fort honnêtes, voler l’état, ce n’est pas voler ; c’est là une morale de police correctionnelle qui ne mérite même pas réfutation. Dans l’espèce, ce n’est ni à la ville de Paris, ni au ministère des finances que l’on fait tort, c’est aux indigens, aux infirmes, aux malades, aux enfans abandonnés. Ceci n’est point un lieu-commun sentimental débité pour les besoins, d’une cause qu’il est vraiment pénible d’avoir à défendre, c’est la vérité. On peut en juger. La ville de Paris, en 1873, a transmis 14 474 977 fr. à l’assistance publique, afin que celle-ci pût soulager toutes les infortunes qui crient vers elle ; à l’enseignement gratuit, elle a donne 9 916 448 francs ; elle a employé une somme de 3 520 370 francs à payer la cote personnelle de 180 000 individus dont le loyer est inférieur à 400 francs. Pour faire exécuter dans notre cité des travaux d’utilité publique dont tout le monde profite, et qui sont une sorte de prime d’encouragement au labeur des ouvriers, elle a dépensé 34 068 890 francs. Enfin dans l’entretien de la garde municipale, des pompiers, des gardiens de la paix, qui, on peut en convenir, rendent des services appréciables au point de vue de la sécurité générale, sa part a été de 4 416 570 francs. La ville a donc consacré une somme de 66 397 255 francs à des œuvres dont les malheureux ont le premier et le plus sûr bénéfice ; ce gros budget, à qui va-t-elle le demander pour être certaine de l’obtenir sans dif-