Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/543

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


on admet qu’il ne peut être employé qu’à des usages exclusivement industriels ; mais le diable est bien malin lorsque l’intérêt des commerçans est en jeu. Quelques gouttes d’eau dans une barrique d’alcool dénaturé font remonter l’huile essentielle à la surface, on écrème ou, pour mieux dire, on écume, et la liqueur corrosive qui reste au fond du tonneau, désinfectée tant bien que mal, devient du bitter, de l’absinthe, du genièvre. Et voilà comment on introduit des liqueurs dans Paris pour 7 francs au lieu de 328 fr. 55 cent. Les efforts pour frauder l’octroi et le trésor sont incessans ; rien de plus triste qu’une pareille étude, car elle jette un jour très douloureux sur la moralité générale. Sous le gouvernement de juillet, pendant que l’on discutait une loi de douane, un député dit à la tribune : « Le seul moyen de tuer la contrebande, c’est de proclamer le libre échange. » Cela est vrai, mais n’est point à l’honneur de l’espèce humaine.

La petite fraude, celle qui se fait aux barrières, revêt les formes les plus baroques pour n’être point découverte. Une chambre placée sous les combles de l’administration, et que l’on nomme le musée, contient un spécimen de tous les ustensiles saisis, fausses poitrines de nourrice, fausses apparences de « situation intéressante, » chapeaux d’homme à double fond, colliers de harnachement creux, bancs de voiture évidés, tabourets rembourrés d’un récipient en zinc, camisoles en caoutchouc qui peuvent facilement contenir 25 ou 30 litres. Dans un accident de chemin de fer récent, le mécanicien pris sous la locomotive eut les deux cuisses broyées et fut tué ; lorsqu’on lui enleva ses vêtemens avant de l’ensevelir, on le trouva enveloppé d’un gilet gonflé d’alcool. Quand j’ai visité le musée, j’y ai vu une vingtaine de rouleaux de toile semblables à ceux que les marchands de blanc réunissent sur l’impériale de leurs voitures de transport et maintiennent à l’aide d’une forte courroie. Ce truc était nouveau et réellement ingénieux. L’affaire fut très habilement menée par les agens du contrôle-général, qui se méfiaient d’une tapissière sur laquelle était écrit en très grosses lettres : toiles et nouveautés. L’enseigne était trop éclatante ; ils filèrent la voiture, dont les allures leur semblaient suspectes. Les premiers soupçons avaient été éveillés le 23 mai 1872 ; dès le lendemain, la tapissière de si honnête apparence était entourée et arrêtée au moment où elle venait de franchir la porte des Ternes. On y trouva 17 rouleaux de toile faits pour tromper les yeux les mieux exercés ; en réalité, elle contenait 17 cylindres de zinc revêtus d’une belle chemise de coton blanc plissé, et desquels on versa 4 hectolitres d’alcool à 94 degrés qui représentaient 1 253 francs de droits.

On fraude à l’aide de cabriolets en fer-blanc peint et qui ne sont