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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/514

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moi m’a éclairée. Il m’a fait comprendre que, si vous m’épousiez jamais, ce serait par point d’honneur et nullement par inclination. Je me suis jugée et blâmée, et à présent je le remercie. Je m’applaudis de n’être plus un obstacle dans votre vie. Je reste fière de vos bontés au lieu d’en être humiliée, et pour ce qui me concerne…, eh bien !..

— Eh bien ! reprit sir Richard, voilà de quoi il faut me parler, quelque délicat que soit le sujet. Nous sommes tous trois des personnes chastes et bien intentionnées. Il n’est rien que nous ne puissions nous dire, n’ayant pas de reproches sérieux à nous faire les uns aux autres. Je sais, Manoela, que vous aimez sans calcul et que vous l’avouez sans conditions. J’ai entendu ! j’ai écouté ! C’est grand de votre part ; mais je ne crois pas avoir démérité dans mon rôle de père vis-à-vis de vous, et je vous supplie de ne pas vous estimer si peu que de vous livrer à la destinée sans aucune garantie. Ne dites plus rien, mon enfant. Je sais que quand votre cœur est surexcité, il trouve l’éloquence que vous n’avez jamais voulu étudier dans les livres. Vous sentiez apparemment que vous n’en aviez pas besoin. Vous êtes… ce que vous êtes ! une admirable nature d’enfant, héroïque parce que vous ne regardez jamais le danger. Enfin vous êtes vous-même, différente de tous les autres types, capable de rouler dans les abîmes sans avoir eu la pensée du mal. Il ne faut pas que cela soit, c’est à Laurent Bielsa de le comprendre, et jusqu’ici je n’ai pu lui arracher un monosyllabe.

Je me décidai enfin à rompre le silence, bien que je ne fusse pas éclairé à mon gré par tout ce qui venait de se passer. Je priai M. Brudnel de me laisser lui parler seul à seul, et Manoela fit le mouvement de se retirer.

— Non ! s’écria M. Brudnel, dont les joues se colorèrent vivement et dont les yeux prirent un soudain éclat. Je ne veux pas de confidences que l’un de nous trois ne pourrait pas entendre. Ou je suis un honnête homme en qui l’on a une confiance absolue, ou nous jouons ici une infâme comédie ! Parlez, Laurent, parlez devant elle, je le veux, je l’exige ! J’ai le droit de conseil, j’ai le devoir de bien conseiller ; mais vous ne dépendez que de vous-mêmes. Faudra-t-il répéter… ah ! j’en rougis ! que je n’ai aucun autre droit sur l’un de vous !

Je saisis ses mains tremblantes et les pressai contre ma poitrine.

— Ne me prenez pas pour un lâche, m’écriai-je, je vous estime et vous vénère. Jamais je n’aurais accepté le sacrifice de Manoela, ou, si, égaré par la passion, j’eusse oublié mon devoir, j’aurais promptement réparé ma faute. J’ai foi en elle, j’ai foi en vous. Si je vous semble hésitant et troublé, c’est que j’ai une autre crainte, une