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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/513

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que j’aurais su résister, même à la plus violente tentation, plutôt que de profaner la sainteté de mon adoption ; mais vous croyez que dans tous les cas mon rôle est maintenant d’échapper au ridicule, et que j’affecte une philosophie qui me coûte un peu. Je vais vous prouver que je suis un véritable Anglais, flegmatique au besoin dans certaines crises. Sachez donc que je revenais ici ce soir avec la ferme résolution d’épouser ma fille adoptive, si elle me faisait l’honneur d’oublier mon âge pour agréer mon nom et ma fortune. Et j’avais pris de sang-froid cette résolution suprême pour des raisons auxquelles Manoela était absolument étrangère. Ces raisons étranges, mais bien graves, je puis, je dois, je veux vous les dire.

« Un hasard imprévu, inespéré, m’a fait retrouver ma fille, ma vraie fille, perdue, cachée pour moi dès sa naissance. J’ai fait le doux projet de me réunir à elle, de vivre auprès d’elle, n’importe où, mais pour toujours. Cette découverte a mis en moi un espoir, un orgueil, une joie immenses ; mais cette fille adorée, que je ne peux avouer de longtemps peut-être, je ne puis l’avoir près de moi sans que la calomnie, le soupçon tout au moins ne vienne souiller sa réputation. La même injustice a atteint malgré moi la pauvre Manoela. Eh bien ! il fallait empêcher un de ces malheurs et réparer l’autre. En épousant Manoela très ostensiblement, j’assurais la considération qui lui est due ; j’offrais pour amie à ma fille une compagne légitime. Ma maison était purifiée à tous les yeux par ce mariage, et le bonheur pouvait nous y réunir tous. J’arrive donc ici, après avoir fait des prodiges d’activité, croyant y apporter la meilleure des solutions ; mais l’amour va encore plus vite que la raison, et je vous surprends au milieu d’une solution toute différente. J’en ai été désappointé un instant à cause de ma fille ; mais le mal est très réparable. Je ferai un autre mariage, un mariage très sérieux, et quant au vôtre, mes enfans, je suppose qu’après ce que je viens de dire le docteur n’y verra plus d’obstacles et n’acceptera pas en égoïste le sacrifice romanesque qui lui était imprudemment offert. J’ai dit. Qu’avez-vous à répondre ? »

— Rien ! répondit Manoela en lui baisant la main. Vous êtes un ange de bonté, et, comme toujours, mon âme se prosterne devant la vôtre. Vous vouliez me faire l’honneur, sachant si bien le peu que je vaux, de m’élever jusqu’à vous. Je m’en étais follement flattée jusqu’au moment où l’amour véritable et complet a remplacé en moi l’amour filial. Alors j’ai compris qu’il y avait eu de l’ambition dans mon dévoûment pour vous, non pas de l’ambition cupide, vous savez bien que je ne connais pas ce sentiment-là, mais l’amour-propre de fixer un homme tel que vous… Oui, certainement, il y a eu de cela en moi à mon insu. La sévérité du docteur avec