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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/509

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vécu au jour le jour comme ma perruche, sans savoir où me conduisait mon esclavage volontaire. J’ai consenti à être l’odalisque qui ne peut plus être rendue à la dignité de femme légitime. Tant pis pour moi ! Eh bien ! refuse d’être mon mari. Ce n’est pas une raison pour ne pas m’aimer, puisque tu sais, toi, que je suis pure, puisque tu vois que je t’aime à en mourir. Je ne te demande que l’amour. Tout le reste n’est rien à mes yeux. Écoute, je te dirai plus. Je sais que tu m’aimeras mal, avec des soupçons toujours renaissans, avec le secret mépris de ma faiblesse, avec des jalousies insensées, des paroles cruelles, peut-être des momens de haine et de fureur. J’ai déjà vu ce qui se passe en toi, et je m’attends à tout. Eh bien ! je suis résignée à tout. Aime-moi comme tu pourras, je m’estimerai encore heureuse ; ma vie aura un but, j’aurai vécu pour quelqu’un. Ne vois-tu pas que j’ai horreur de n’exister que pour moi-même ?

J’avais levé la tête, je la regardais. Jamais la sincérité n’avait parlé avec une conviction si enthousiaste et si profonde. Je tombai à ses pieds et je la contemplai en silence. Sa beauté était comme divinisée par l’héroïsme de l’amour vrai. Avec sa pâleur mate, que le reflet de la lune rendait bleuâtre, ses grands yeux noirs creusés par la souffrance et son sourire extatique, elle me fit songer à ces martyres que la peinture espagnole a su placer entre les tortures de la vie et les délices du ciel. — Je suis à toi, lui dis-je, tu as vaincu, je t’appartiens. Quel sera l’avenir, je l’ignore ; oublions-le, ne soyons qu’au présent, il est la vérité. Nous nous aimons, et, je veux enfin te le dire, je t’ai aimée toute ma vie ! Oui, je t’aimais à seize ans sans t’avoir jamais vue, nos parens nous destinaient l’un à l’autre, et je t’adorais au collége. Je te voyais dans tous mes rêves, j’étreignais ton fantôme sur mon cœur. J’ai été à Panticosa à travers les glaciers et les précipices pour te voir. Je ne t’ai pas vue, mais je t’ai aperçue à Bordeaux, partant pour l’Espagne avec ton père. Et puis plus tard j’ai couru à Pampelune pour te retrouver. J’ai appris des choses qui m’ont brisé le cœur. J’ai voulu t’oublier. Je t’ai retrouvée aux Pyrénées, et un instant j’ai cru te reconnaître ; mais ton nom d’emprunt et ton accent parisien m’en ont empêché. Depuis que je vis près de toi, je me défends, je me combats, et à présent, au moment où je veux te fuir et te détester, tu me brises ! Eh bien ! me voilà brisé, je t’adore, je deviens fou, tu l’as voulu.

— Oui, je l’ai voulu, répondit-elle en me pressant sur son cœur, et je n’aurai jamais le droit de te le reprocher, car tu t’es défendu comme un lion contre moi. Cette victoire-là n’est pourtant pas le fait de mon habileté, j’ai été sincère, voilà tout. Tu vois bien que l’amour peut se passer d’esprit. Voyons ! dis-moi que tu m’aimes ;