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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/507

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rupture avec son Hélène était imminente, et qu’il n’avait racheté la liberté de se marier que pour légitimer quelque ancienne passion dont Manocla n’avait jamais reçu la confidence. Je fis une sorte d’enquête sévère où je confrontai ses réponses avec celles de Dolorès. Je constatai qu’il n’avait jamais promis le mariage, et je m’assurai tout à fait qu’il n’avait jamais parlé d’amour.

Restait la promesse qu’il avait réellement faite de ne pas épouser une autre personne. Cela pouvait-il être regardé comme un engagement irrévocable ? S’en souvenait-il ? Sa conscience lui ferait-elle un devoir de sacrifier sa vie au caprice d’une enfant qui n’avait aucun droit sur lui ?

Un moment vint, durant cette terrible quinzaine, où je me trouvai complétement désarmé. Manoela était toujours plus souffrante, et je commençais à craindre l’invasion d’un mal sérieux. Elle ne voulait pas s’en occuper, et je la grondais toujours assez brutalement, mais avec une animation qui éclairait de plus en plus la clairvoyante Dolorès. Sans doute, quand je n’étais pas là, elle commentait toutes mes paroles, et forçait sa maîtresse à les interpréter comme des aveux involontaires.

Un soir que nous étions seuls dans son boudoir, je remarquai qu’à tous mes reproches Manoela souriait et me regardait avec des yeux humides comme si je lui eusse dit les choses les plus tendres. J’eus peur, je me hâtai de redevenir amer dans l’ironie ; je crois que je fus même grossier. Je ne sais quelles paroles me vinrent aux lèvres. Tout à coup je sentis dans l’ombre qui nous avait envahis ses deux bras flexibles autour de mon cou.

— Tu me hais donc bien ! me dit-elle en penchant sa joue contre mon visage.

— Malheureuse ! tais-toi, m’écriai-je, ou je croirai…

— Crois ce que tu voudras, reprit-elle précipitamment, et d’une voix ardente : écoute, c’est assez souffrir, c’est assez lutter. Ce n’est pas Richard que j’aime ; je l’ai aimé, je te l’ai dit. Il fallait bien que ce fût vrai, car je ne saurais rien inventer, je n’ai pas assez d’esprit pour cela ; mais je ne me souviens déjà plus de cet amour. Il est comme s’il n’avait jamais existé ; j’en ris à présent en moi-même. Et pourquoi le prendrais-je au sérieux ? Il ne m’a fait commettre aucune faute, cet amour d’enfant qui m’a laissée pure et que je ne saurais jamais me reprocher, puisqu’il m’a préservée de moi-même et relevée à mes propres yeux ! Me voilà, je suis bonne et douce, jolie encore, peut-être destinée à redevenir ce que j’étais à quinze ans, si un peu de bonheur entre dans ma vie. Je n’ai aimé passionnément personne, et je n’ai appartenu à personne. J’ai un trésor de tendresse et de passion en réserve pour qui m’aimera sincèrement.