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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/502

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Vous ne vous apercevrez pas de sa lâcheté, et vous serez peut-être très heureuse aussi. Il y a des destinées logiques avec elles-mêmes, des dénoûmens naturellement amenés par la force des choses. Les bons conseils et l’indignation des âmes honnêtes n’y peuvent rien changer.

Là-dessus je sortis, sentant que je me trahissais, et me trouvai face à face avec la Dolorès. Je crus qu’elle allait me retenir, et je m’apprêtais à la repousser de mon chemin ; mais elle me fit place, attachant sur moi un regard de pénétration railleuse qui n’excluait pas un sourire de satisfaction.

Je suis perdu, pensais-je en rentrant chez moi, à moins que je n’aie réussi à offenser mortellement l’odalisque, auquel cas sa haine me préservera de ma folie. Je crus avoir atteint ce but, car pendant trois jours non-seulement je ne la vis pas, mais Dolorès ne parut pas chez moi. Je fis demander des nouvelles de madame. Le négrillon vint me dire que madame me remerciait et qu’elle allait très bien. Je ne le croyais guère, car je voyais le jardin silencieux et fermé. Plus de rires, plus de castagnettes sous la tendine. On eût dit que les chiens et les perruches fussent devenus muets. Ou l’on me boudait, ou l’on souffrait davantage. Je n’étais pas sans remords. J’avais bien mal soigné ma malade, lui versant d’une main de l’opium, de l’autre lui déchirant le cœur. J’avais déchiré le mien davantage. Chose étrange, quand j’étais auprès d’elle, tout m’exaspérait ; seul, je me la rappelais bonne et charmante, j’oubliais son irritante situation.

Je cherchais un prétexte pour la revoir, quand je reçus une lettre de M. Brudnel. Je vis dès les premiers mots que la mienne ne lui était point parvenue. Cette lettre était datée de Pau.

« Mon cher docteur, me disait-il, me voici en route pour Bordeaux, où je dois conférer avec mon banquier pour un gros remboursement aux héritiers de ma sœur. C’est une affaire simple et facile, car depuis longtemps la somme est placée entre les mains de ce banquier en prévision de ce qui arrive. Mon revenu sera diminué de beaucoup, mais je rentre dans la liberté de l’avenir, et le présent est encore assez beau ; grâce à ma vie retirée et au peu de folies que j’ai faites depuis quelques années, je n’ai plus de dettes. Rien ne changera donc dans mon existence, vous resterez près de moi, si vous m’aimez comme je vous aime, et ma chère Hélène, dont l’avenir est assuré, ne souffrira d’aucune privation.

« Vous voyez que ma lettre est datée de votre ville, où j’ai dû m’arrêter pour prendre un peu de repos. Je ne veux pas quitter cette ville sans aller me rappeler au souvenir de votre respectable et excellente mère. Elle aura sans doute quelque peine à me reconnaître ; mais, puisqu’elle n’a point oublié mon nom, j’espère bien