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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/499

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mais comment l’entendait-elle ? Désirait-elle me faire trahir la confiance de sir Richard et me donner les droits de l’amour, tout en lui réservant les charges du mariage ? Avait-elle deviné mes agitations ? Croyait-elle réellement que Richard n’épouserait pas et serait enchanté de me marier avec sa fille adoptive ? Était-elle une bonne femme romanesque ou une intrigante corrompue ?

Mais, elle, Manoela, était-elle vraiment l’être sincère et désintéressé dont l’avenir pouvait me toucher ? N’était-elle point la complice bien stylée de sa duègne ? Ne prétendait-elle pas être ou la femme riche et honorée de M. Brudnel, ou tout au moins sa fille adoptive magnifiquement choyée, avec un amant discret installé dans la maison ?

Je laissai tomber le livre sur mes genoux, et mes yeux s’attachèrent invinciblement sur cette jeune dormeuse qui semblait devenue indifférente à toutes les choses de ce monde. Le profond sommeil n’était pas simulé. L’opium faisait son œuvre : elle avait la pose naïve d’un enfant vaincu par la fatigue. Aucune pudeur affectée ; le peignoir collé aux flancs, l’épaule découverte, le bras étendu, elle était l’image de la chasteté inconsciente et ne m’inspirait en ce moment aucune ardeur pénible à vaincre. J’examinais surtout les lignes de son visage, qui ne m’étaient pas encore familières, son front étroit comme celui d’une statue grecque, indiquant plus de spontanéité que de raisonnement, sa joue sans éclat, mais pure et veloutée, ses sourcils immobiles, ses paupières rougies par des larmes non simulées, sa poitrine vraiment virginale, ses mains souples, indices de douceur, ses doigts lisses, expression d’un esprit sans calcul et sans égoïsme. Non, ce n’était là ni une intrigante ni une ambitieuse ; tout en elle était sincère, et si le désir ardent de l’amour avait consumé les premières fleurs de sa beauté, c’était à l’insu ou tout au moins en dépit d’elle-même.

Je l’examinais avec l’intérêt du physiologiste. Le cœur calmé ne soulevait plus de ses battemens l’étoffe légère de son peignoir. Était-il atteint d’une lésion inquiétante ? Non, les nerfs seuls étaient assez sérieusement malades, et l’équilibre menaçait de se détruire. Il fallait de l’amour à cette âme tendre, du bonheur à cette organisation refoulée ; mais alors sir Richard, qui avait pu apprécier ses qualités et admirer son dévoûment, devait l’aimer avec passion et la garder avec jalousie. Il eût dû prévoir… Pourquoi la laissait-il seule, confiée à la garde d’un homme de mon âge ? Il me croyait donc bien calme ou bien fort ?

Au bout d’une heure, Manoela s’éveilla. Nous étions toujours seuls ; je voulus rappeler Dolorès ; Dolorès était sortie. Manoela me regarda avec un étonnement vague. Elle resta quelques instans sans se rappeler pourquoi j’étais là et sans vouloir me le demander.