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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/489

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tant une glace au citron. Elle avait une toilette étrange, un véritable costume espagnol rose vif avec des dentelles noires, le col dégagé, les bras nus sous des mitaines de guipure noire, la jupe demi-longue, toute chargée de volans, les cheveux relevés, semés de roses, l’éventail à la main. On eût dit qu’elle allait partir pour le bal ou pour la course des taureaux.

— La maladie n’est pas grave, dis-je en entrant à Dolorès, qui m’introduisait.

Manoela fit un cri : — Que voulez-vous, monsieur ? dit-elle en se levant.

Sa surprise et son mécontentement n’étaient pas joués. Elle ne m’attendait pas. Dolorès avait agi à sa tête. Ce fut elle qui prit la parole pour dire qu’elle ne voulait pas me laisser coucher sans que j’eusse tâté le pouls de sa maîtresse. Et, comme elle recommençait à parler de sa responsabilité et de la mienne, Manoela, voyant mon air froid, se calma tout à coup, me tendit son bras et me dit en souriant : — Débarrassez-vous de cette corvée, docteur, car c’en est une, vous n’avez pas besoin de me le dire ; mais soyez tranquille, je me porte bien. Vous n’aurez pas à vous occuper de moi.

— Je m’en occuperai, s’il y a lieu, répondis-je, — et, pour commencer, je constate que vous avez la fièvre.

— Dolorès ne vous dit pas, reprit Manoela, que je viens de danser avec elle une jota aragonaise des mieux enlevées ; mais mon costume vous le dit.

— Et vous, reprit Dolorès, vous ne dites pas qu’au beau milieu de la danse vous vous êtes évanouie.

— Je ne me suis pas évanouie ; j’ai eu un moment de vertige, je n’ai pas perdu connaissance, et cette glace que tu m’as donnée m’a remise tout de suite.

— Mais vous avez la fièvre, le docteur le voit bien ; vous n’avez ni dormi cette nuit, ni mangé aujourd’hui. Vous êtes pâle…

— Je le suis toujours. Voyons, laisse-moi tranquille. Bonsoir, docteur, allez travailler. Je veux danser encore.

— Défendez-le-lui, docteur ! s’écria Dolorès avec un accent pathétique. Vous ne savez pas comme avec moi elle est enfant gâtée ; elle ne m’écoute pas.

Je tâtai encore le pouls ; il se calmait rapidement, et même il devenait faible.

— Comment, dit Manoela, vous aussi, vous allez faire le tyran avec moi ?

— Non, dansez, si bon vous semble ; mais pas avant d’avoir pris un potage. Promettez-le-moi.

— J’obéis tout de suite, d’autant plus que je n’ai pas eu d’appé-