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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/488

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En pensant à l’angélique droiture de ma mère et de ma sœur, je ne vis plus en Manoela qu’un fantôme sans consistance, et ma nuit de fièvre me parut le résultat d’une simple irritation nerveuse. J’allai faire de l’histoire naturelle dans les îles du lac. Ce beau pays, tout lumière, avec ses fonds violets où les eaux sillonnaient de reflets d’argent la base des montagnes, cette profondeur limpide, miroir ardent qui doublait la puissance du soleil, ces rivages frais, ces longs murmures mystérieux des petites vagues, tout portait au rassérènement.

La nuit venue, devant garder le fragile trésor de mon patron, je rentrai, et je commençais à lire quand la suivante espagnole frappa à ma porte. Je crus que c’était encore Manoela. Je m’étais enfermé. J’allai ouvrir après avoir demandé d’un ton sec qui était là.

— Madame est très souffrante, me dit la camériste, elle ne demande pas que monsieur le docteur se dérange. Elle m’a même défendu de l’avertir ; mais j’ai une responsabilité, je ne peux pas la laisser devenir malade sans avertir le médecin, qui a la même responsabilité que moi.

— Qu’a donc madame ? demandai-je en passant mon habit.

— Elle n’a pas dormi de la nuit dernière.

— Bah ! c’est comme moi, la chaleur, les moustiques…

— Je ne dis pas, monsieur, mais elle n’a pas mangé de la journée.

— Alors c’est plus sérieux, ce n’est plus comme moi !

— Monsieur le docteur a eu bon appétit ?

— Appétit dévorant !

— Dieu en soit loué ! reprit la Dolorès du ton dont elle eût dit : « Quelle brute vous faites ! »

Je me méfiais de cette Dolorès. Elle n’avait pas l’air franc. C’était une grande fille sèche, qui pouvait avoir été belle avant la petite vérole. Son âge était problématique, entre celui de la soubrette et celui de la duègne. Elle pouvait au besoin être considérée un peu comme gouvernante. Elle se disait noble, à la tête de nombreux malheurs de famille. Il est de fait qu’elle avait reçu une certaine éducation ; elle parlait le français, l’italien et l’anglais assez purement, mais avec une affectation qui lui donnait l’accent faux et flatteur. Je la regardais comme l’espion de sir Richard et de toute sa maison, soit pour complaire à sa maîtresse, soit pour remplir par ses commérages les longues heures qu’elles passaient ensemble.

Je la suivis, c’était mon devoir, je ne pouvais m’y soustraire, quelque légère que fût l’indisposition de celle que, dans ma pensée, je continuais à appeler l’odalisque. D’ailleurs je me sentais très fort et sûr de moi dans ce moment-là. Je trouvai Manoela sur la terrasse de son appartement, prenant le frais tranquillement et dégus-